AFP (Paris): L'impact d'un météorite de trente mètres de diamètre sur le site de la centrale nucléaire de Fessenheim (Haut Rhin) hier à 19h35 (GMT) continue à faire des vagues. Bien que la
météorite ait dévasté la région et totalement effacé toute trace de vie dans un vaste périmètre, effacé plusieurs villes de la carte et fait plus d'un million de morts, les réactions à gauche se
concentrent sur la contamination nucléaire suite à la destruction des enceintes de confinement de la centrale par l'impact.
Par la voix de sont porte-parole, Günter Graff, le parti des Verts allemands a ainsi déclaré: "les gouvernements successifs qui ont permis qu'une centrale nucléaire soit exploitée sans que le
risque météorite ait été pris en compte devraient être traînés devant le TPI pour crime contre l'Humanité". De son côte, Stéphane Lhomme, du réseau "Sortir du Nucléaire", a déclaré: "cet
événement montre combien les discours lénifiants d'AREVA et d'EDF sont mensongers. La vérité est que l'industrie nucléaire n'a jamais rien fait pour se prémunir contre les météorites. Et c'est
particulièrement vrai pour une vieille centrale comme Fessenheim, construite sur des normes des années 1960". A gauche aussi, des voix se lèvent. Le Front de Gauche, par la voix de son candidat
Jean-Luc Mélenchon, a publié un communiqué dans ces termes "cette météorite montre l'urgence qu'il y a à sortir du nucléaire dans le cadre d'une véritable planification écologique. Il serait
criminel de croire que tout peut continuer comme avant". Quant au PCF, son secrétaire national Pierre Laurent a appelé d'urgence à "un grand débat démocratique sur le nucléaire". "Cet évènement
aurait pu être prévu. La course au profit des grands groupes multinationaux a conduit à négliger la sécurité de nos concitoyens en ignorant le danger météoritique" a-t-il ajouté.
Science-fiction ? Pas tant que ça, en fait. Du moins si l'on suit la tempête médiatique sur l'accident de Fukujima et le discours irrationnel qui s'ensuit.
En fait, l'accident nucléaire en cours pose la question du niveau de risque qu'une société accepte de prendre, et plus largement de la gestion du risque. La centrale de Fukujima a été mise en difficulté par la conjonction de deux évènements naturels très improbables: un tremblement de terre d'une intensité jamais expérimentée suivi d'un tsunami de proportions inconnues jusqu'à alors, avec une vague d'une hauteur de dix mètres alors que la centrale avait été conçue pour un raz de marée de 5 mètres seulement. On peut reprocher aux concepteurs de ne pas avoir vu plus large. Mais un tel reproche pose une question délicate: jusqu'où auraient-ils dû aller ? S'il faut prendre en compte une vague de 10 mètres, pourquoi pas 15 ? Certes, on n'a jamais rien observé de tel et sa probabilité est très faible... mais on pouvait dire la même chose pour une vague de 10 mètres avant le 12 mars 2011. Et si l'on va à 15 mètres, pourquoi pas a vingt... et en continuant le raisonnement, on arrive à la météorite.
Nous sommes entourés en permanence de risques à la réalisation plus ou moins probable, aux conséquences plus ou moins graves. Que nous cherchions à réduire leur probabilité et à mitiger leurs conséquences, rien de plus normal. Mais il faut raison garder: il faut consacrer les moyens d'abord à réduire les risques dont le coût est le plus élevé, et l'occurrence raisonnablement probable. Lorsqu'une société consacre tous ses moyens à réduire les risques, fut-ce les plus improbables, elle cesse de vivre. Demander que les centrales nucléaires - mais le raisonnement s'applique à n'importe quelle installation industrielle ou infrastructure de transport - puissent résister sans dommage une crue millénale ou le plus grand séisme historique avec une marge de sécurité (c'est ce qu'on leur exige aujourd'hui), rien de plus raisonnable. Exiger qu'elle puissent résister à une chute de météorite ou à l'invasion des extraterrestres, c'est clairement excessif. Entre les deux, il y a un niveau de risque à choisir et à accepter.
Choisir et accepter un niveau de risque suppose aussi d'accepter une la fatalité lorsque l'accident finalement se produit. Même si le risque a été correctement évalué, il y a toujours une probabilité non nulle qu'il se réalise. Est-ce raisonnable alors de sanctionner le décideur ou de lui reprocher amèrement de ne pas avoir fait plus ? Si l'on décide - tout à fait raisonnablement en fonction des connaissances disponibles - de construire la digue pour un raz-de-marée de 5 mètres, et que la vague de 10 mètres détruit l'installation, est-ce la faute du décideur qui n'a pas été suffisamment prudent ?
Il serait dangereux d'exonérer les décideurs à priori de toute responsabilité. Après tout, la peur d'être blâmé est un moteur puissant pour les pousser à prendre toutes les précautions. Mais d'un autre côté, le blâme systématique conduit à surestimer les risques, et cette surestimation peut avoir un coût prohibitif (2). Il faut être conscients que les décideurs publics sont obligés de prendre des risques pour autrui: quelque soient les précautions qu'ils prennent en prenant leurs décisions, le risque n'est jamais nul et l'accident toujours possible. Est-ce un raison pour leur demander de ne rien faire ? Je ne le crois pas.
C'est pourquoi je trouve les gesticulations des anti-nucléaires et de certains politiques qui les suivent (3) pathétiques. Chaque pays qui a fait le choix de construire des centrales nucléaires a du même coup accepté un certain niveau de risque (4). Les évènements du Japon ne changent absolument rien à la situation des centrales françaises ou allemandes (même si le retour d'expérience japonais pourra, lorsque l'ensemble des données aura été analysé dans quelques mois, donner des précieux enseignements). En quoi l'accident de Fukujima met en cause les calculs sysmiques effectués lors de la construction des sept centrales allemandes touchés par le moratoire décidé par A. Merkel ? En quoi l'accident japonais peut faire supposer que les calculs concernant Fessenheim - puisque c'est elle qui concentre le feu des écologistes - soient faux ou périmés ? En rien. Rien n'a changé. Alors, qu'est ce qui justifie des changements de politique, si ce n'est la dictature de l'émotion ?
Ces deux affaires mettent en lumière la capitulation de la logique devant la communication. Pour suivre l'opinion, on fait semblant de croire que quelque chose a changé alors qu'en fait l'accident de Fukushima n'a pour le moment rien apporté de nouveau. Qu'avons nous appris de cet accident ? Qu'une installation prévue pour une vague de 5 mètres peut être sérieusement endommagée par une vague de 10 ? Franchement, on n'avait pas besoin d'un accident pour arriver à cette conclusion.
Il nous faut sortir de cette forme de pensée magique. Si chaque fois qu'une voiture s'écrase contre un platane quelque part en France vous vous sentez obligé d'amener la vôtre au garage pour faire réviser les freins, c'est un médecin qu'il vous faut, pas un garagiste. Vivre est un métier dangereux. La preuve en est que personne n'en revient vivant.
Descartes
(1) Les seuils de tolérance du public pour chacun d'entre eux sont différents, influencés par des paramètres extraordinairement divers, culturels, sociologiques, politiques. Paradoxalement, la probabilité de réalisation d'un risque n'est pas le paramètre dominant des son acceptabilité. Ainsi, le fait de monter dans une voiture pour un trajet de quelques kilomètres nous fait assumer un risque bien supérieur à celui d'un voyage en avion. Quant au risque nucléaire... la probabilité d'être tué dans un accident nucléaire est très largement inférieure aux deux. Et pourtant, des trois risques c'est certainement celui de la voiture qui est le mieux accepté.
(2) Le cas de la vaccination contre la grippe H1N1 est un bon exemple d'auto-intoxication, ou chaque niveau du dispositif fait de la surenchère parce que personne ne veut être accusé de négligence en cas de malheur...
(3) La leçon de Tchernobyl a été, en un sens, bien apprise: il est dangereux pour un responsable d'aller contre la rumeur publique. Tout message rassurant pouvant être interprété comme minimisant la situation, il faut au contraire faire de l'alarmiste et surtout avoir l'air de faire quelque chose. Ainsi, la commission européenne se lance dans un appel à des "stress tests" sur les installations nucléaires européennes, qui en fait ne seront ni plus ni moins que des examens de sûreté tels que l'industrie a l'habitude de les faire depuis des lustres. Le risque est d'entrer dans le cycle infernal de la surenchère dans le genre "plus alarmiste que moi tu meurs"...
(4) Contrairement à ce que prétendent certains écologistes, la notion de risque est présente dès les débuts du nucléaire, et les analyses probabilistes de sûreté (avec le chiffre magique d'une probabilité d'accident de un sur un million par an et par réacteur) ont fait partie du processus de conception et d'autorisation. Le mythe d'EDF disant "il n'y a aucun risque" n'est que ça: un mythe.
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