D'abord un avertissement: le papier qui suit pourrait choquer profondément les bonnes âmes compassionnelles. Si vous êtes dans cette catégorie, je vous conseille d'arrêter ici votre lecture. Bon, ok, vous avez décidé de continuer ? Et bien, vous le faites à vos risques et périls, et l'auteur décline toute responsabilité. Vous avez été prévenus.
J'en ai marre. Oui, marre. Marre de cette sensiblerie irrationnelle, de cette dictature des émotions qui se répand dans tous les médias et qui finit par effacer toute hiérarchie et tout confondre dans une espèce de grand mélodrame universel qui n'est jamais dépourvu d'arrières-pensées politiques.
Prenons le dernier exemple en date. Trois enfants et un enseignant sont tués devant une école confessionnelle juive à Toulouse. C'est une tragédie. Une horrible tragédie. Unanimement condamnée par l'ensemble des institutions, des partis politiques, des représentants du peuple. Mais immédiatement, la machinerie se met en route. La nouvelle fait la "une" de tous les journaux. Les candidats à la présidence de la République annoncent qu'ils suspendent leur campagne électorale, annulant des déplacements, des meetings et des apparitions télévisées. Chaque parti, chaque organisation y va de sa déclaration. Nicolas Sarkozy et François Hollande se rendent sur le lieu de la tragédie pour "se recueillir", après avoir assisté à un office religieux dans une synagogue en hommage aux victimes. Une minute de silence est ordonnée dans les écoles, et ces mêmes professeurs qui avaient de si bons arguments pour ne pas lire la lettre de Guy Moquet s'exécutent sans une protestation.
Une semaine plus tôt, trois jeunes militaires étaient assassinés en pleine rue, dans des conditions assez similaires à Montauban. Quelques jours auparavant, un autre militaire était assassiné par le même tueur à Toulouse. Et là, pas de "une" dans les journaux. Pas de suspension de la campagne électorale. Pas de déplacement du président de la République ni d'aucun autre candidat. Pas une déclaration des partis politiques. Pas de minute de silence. Et même si trois des quatre victimes étaient musulmanes, aucun déplacement des dirigeants de la République dans une mosquée. L'affaire est traitée comme un vulgaire fait divers, tragique certes mais qui ne méritait pas une mobilisation nationale. Ce n'est qu'à partir de l'attentat à l'école que tout bascule.
Pourquoi une telle différence ? Pourquoi tant de sollicitude dans un cas, et tant d'indifférence dans l'autre ? Pourquoi la République, qui est restée presque indifférente à l'assassinat de trois de ses serviteurs, est tout à coup pleine de sollicitude ? Pourquoi l'affaire devient une question communautaire - avec le CRIF s'exprimant sur toutes les antennes - dans un cas et pas dans l'autre (1) ?
Nous ne savons pas grande chose du tueur. Et rien sur ses motivations. Les soldats ont ils été tués parce qu'ils étaient militaires ? Parce qu'ils étaient musulmans ? Le professeur et les enfants ont-ils été tués parce qu'ils étaient juifs ? Parce qu'ils étaient israéliens ? On n'en sait rien. L'assassin pourrait autant être un fanatique musulman voulant venger ses frères afghans et palestiniens, qu'un gauchiste antimilitariste et anti-israélien ou peut-être même un détraqué choisissant ses victimes au hasard. Il n'y a aucun moyen de le savoir, et donc aucune raison de mettre l'un des assassinats au dessus de l'autre dans l'échelle de l'horreur. Mais alors, pourquoi une telle différence de traitement ?
Peut-être parce que - même s'ils nous disent le contraire - les hommes politiques sont pleinement conscients que le poids sur l'opinion n'est pas le même. A tort où à raison, les hommes politiques craignent l'influence électorale du lobby israélien en France: il n'y a qu'à voir comment ils se pressent au dîner annuel du CRIF et combien les groupes d'extrême droite sioniste - comme le Betar où la LDJ - agissent y compris en usant de la violence sans être inquiétés (2). J'insiste: la question n'est pas ici d'un "vote juif" largement imaginaire - il ne faut pas exagérer l'influence des organisations communautaires, même autoproclamés "représentatives" - mais du pouvoir de nuisance d'une petite minorité bien organisée, disposant de moyens financiers abondants et sachant admirablement jouer de l'auto-victimisation et des mauvaises consciences françaises pour détruire tous ceux qui osent la défier. A l'opposé, les militaires et les musulmans, sont perçus comme des catégories ayant un poids électoral négligeable et un pouvoir de nuisance nul.
Mais au delà de cette question, le problème est plutôt que notre société s'enfonce chaque fois plus dans la "dictature de l'émotion". Comme le chantait le poète, il nous faut "des meurtres, des amants et des enterrements". Incapables d'assumer des véritables solidarités sociales, de véritables projets communs, nous recherchons l'occasion d'exprimer une fausse "unité". Et quelle meilleure opportunité pour cette communion que des crimes horribles sur lesquels il ne peut y avoir de désaccord ? Que l'on ait décidé d'interrompre une campagne électorale - c'est à dire, l'expression la plus achevée et la plus essentielle au débat démocratique - pour laisser la place à l'émotion est révélateur de cette dérive, de ce besoin d'unité "apolitique" dont les ressorts ont été si bien décrits par Alain-Gérard Slama (3).
Ce n'est pas un phénomène uniquement français. L'hystérie qui accompagna en Grande Bretagne la mort de la princesse Diana - et que Stephen Frears a magnifiquement capturé dans son film "The Queen" - en était peut-être l'illustration la plus terrifiante. Et cette impulsion est toujours vivante. Prenons un exemple plus proche de nous: Un bus belge s'écrase sur la paroi d'un tunnel. Dans ce terrible accident une vingtaine d'enfants perdent la vie. C'est terrible. C'est tragique. On a du mal à concevoir la peine de leurs parents, de leurs amis. Mais faut-il pour autant déclarer un deuil national de trois jours ? Mettre les drapeaux du royaume en berne ? Organiser des cérémonies officielles avec la présence des plus hautes autorités de l'Etat ? Chaque semaine, des enfants meurent dans des accidents de la route. Leurs parents sont, eux aussi, accablés par une douleur qui dépasse l'imagination. Pourquoi leur enfant n'a-t-il pas, lui aussi, droit aux funérailles nationales ? Pourquoi leurs parents n'ont-ils pas le droit à la visite compatissante du Roi ou du Premier ministre ? Faut-il mourir accompagné pour avoir droit à l'attention officielle ? A partir de combien de morts y a-t-on droit ?
Ces réactions sont la preuve de la profonde immaturité de notre vie publique. Immaturité qui se traduit dans une incapacité à établir une hiérarchie entre les événements. Et notamment entre héros et victimes. Un serviteur public qui meurt dans l'exercice de ses fonctions, un citoyen qui donne sa vie en essayant de porter secours à une personne en danger ont fait un sacrifice suprême pour le bien commun, et méritent l'hommage de la Nation et donc de ses représentants. Mais - n'en déplaise à nos journalistes qui assassinent la belle langue de molière - on ne rend pas "hommage" à la victime d'un accident, aussi grave soit-il. Pas plus qu'aux victimes d'un criminel. L'hommage est l'expression de la reconnaissance des qualités du défunt, pas des conditions de sa mort. Les victimes méritent le recueillement, et leurs familles les expressions de soutien ou de solidarité. Mais certainement pas un "hommage". Que des autorités se déplacent pour manifester cette solidarité - et celle de la Nation qu'ils représentent - pourquoi pas. Mais arrêter une campagne électorale ? Faire une minute de silence dans les écoles ? La vie démocratique du pays doit elle s'arrêter parce qu'un fou décide de jouer du flingue dans les rues ? Non, mille fois non. Où alors, il faut l'arrêter pour tous: il ne peut y avoir des victimes "de 1ère classe" et des victimes "classe économique".
Descartes
(1) Communautarisation que les médias assurent sans vergogne. Ainsi, par exemple, Le Monde d'aujourd'hui parle de l'homme qui "a froidement exécuté trois militaires et quatre personnes de confession juive". Pourquoi pas "trois militaires et trois écoliers et un professeur" ou bien "deux personnes de confession musulmane, un chrétien et quatre juifs" ? Pourquoi caractériser certains par leur métier, et autres par leur "confession" ?
(2) On se souviendra par exemple du saccage de la librairie "Résistances" à Paris le 3 juillet 2009, de l'attaque d'une exposition organisée par le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris le 21 novembre 2010 ou de la librairie . Plus près de nous, des membres de la Ligue de Défense Juive - groupuscule d'extrême droite communautaire - ont agressé hier soir Jean-Luc Mélenchon lors du rassemblement d'hommage à la République. Pensez-vous que Jean-Luc, si prompt à dénoncer le Front National sur les antennes, aura un mot pour dénoncer cette agression ? Les paris sont ouverts...
(3) A-G. Slama, "Le siècle de Monsieur Pétain".
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