Au risque de décevoir - et chose encore plus grave, d'ennuyer - mes lecteurs, je reviens sur une question économique. Mais dans un contexte où la question de la dette revient comme un leitmotiv, il faut je pense continuer à réflechir sur cette question.
Qu'est ce qui constitue le patrimoine d'une personne ? Et bien, il est constitué d'abord de biens matériels, tangibles et utilisables: votre maison (si vous avez la chance d'être propriétaire), votre voiture, votre ordinateur, la table de votre salon. Ces biens-là, vous les avez acquis et vous les conservez pour une raison simple: vous en avez l'usage.
Mais au fur et à mesure que les sociétés avancent, le patrimoine est chaque fois moins sous cette forme matérielle (ce qu'on appelle les "biens rééls" en droit) et plus sous une forme différente: de l'argent liquide, des comptes d'épargne, des plans d'assurance vie, des actions, des obligations, des droits aux prestations santé ou retraite. Je vais vous surprendre en vous montrant que tout ce patrimoine "irréel" est constitué en fait de promesses.
L'argent ? C'est une promesse: la promesse que si vous vous rendez chez un commerçant, vous pourrez l'échanger pour n'importe quel bien offert. Le compte en banque ? C'est la promesse que le jour ou vous vous rendez au guichet, on vous remettra les espèces correspondantes. L'assurance vie, l'action ? C'est la promesse d'un revenu et de récupération du capital. Les droits d'assurance maladie ? C'est la promesse de remboursement de vos soins si par malheur vous étiez malade. Les droits à la retraite ? C'est la promesse d'un revenu régulier à partir d'un certain âge.
La substitution dans le patrimoine des biens "réels" par des biens "irréels" est un élément important du progrès économique. En nous contenant d'épargner non pas des biens réels mais des promesses, nous permettons à d'autres d'utiliser ces mêmes biens en attendant que nous en ayons besoin. Imaginons qu'au lieu d'accumuler des droits de retraite nous devions accumuler la nourriture, les vêtements, l'essence, tout ce dont nous aurons besoin pendant notre retraite. En dehors des problèmes de stockage, cela rendrait indisponible pendant de longues années ces biens... mieux vaut permettre à d'autres de les consommer, en échange de la promesse de les racheter pour nous à une date future.
On le voit, le mécanisme de la promesse fait un lien entre le présent et le futur. Il est la manifestation d'une solidarité sociale intertemporelle, par laquelle quelqu'un renonce à consommer aujourd'hui en échange de la promesse de pouvoir consommer demain. Mais cela pose un problème sérieux: la génération qui devra tenir la promesse n'est pas celle qui aura bénéficié du depôt qui la constituent. Pour reprendre l'exemple précédent, celui qui permet aujourd'hui à d'autres de consommer en échange de la promesse de voir demain les enfants de ces "autres" le lui rendre prend un certain risque: après tout, pourquoi les enfants devraient se sentir liés par les promesses de leurs parents ? Le problème est résolu de la manière suivante: ceux qui demain rendront au retraité ce que leurs parents auront consomme aujourd'hui doivent avoir confiance qu'apres demain leurs petits enfants feront de même. En d'autres termes, le système repose dans une chaîne de solidarité intergénerationnelle infinie, chaque génération cédant à la précédente en confiant que la suivante fera de même (1).
Qui dit promesse dit confiance. Si nous acceptons de fonctionner dans un monde de promesses, c'est parce que nous avons une confiance raisonnable dans le fait que ces promesses seront tenues. Et si nous avons confiance, c'est pour plusieurs raisons: d'abord, parce qu'une expérience de plusieurs siècles nous montre que ces promesses sont en général tenues. Mais surtout, parce que nous savons aussi par expérience que l'Etat se charge de garantir que la plupart de ces promesses seront tenues: le commerçant qui refuserait d'accepter la monnaie ayant cours légal, la banque qui refuserait de nous rendre nos dépôts risquent de sérieux ennuis avec les tribunaux. L'Etat va même jusqu'à se substituer aux agents économiques défaillants, en garantissant les dépôts bancaires par exemple. Voilà pourquoi plus une société progresse, plus elle est fondée sur la confiance dans un certain nombre de promesses - encadrées par la loi, mais promesses tout de même.
Mais au delà de la volonté de l'Etat de voir les promesses tenues, il y a un autre problème qui nous ramène à l'actualité: il ne suffit pas de vouloir, encore faut-il pouvoir. Et c'est là que les choses se compliquent. A tout moment la société doit faire un arbitrage entre les promesses qu'elle a fait par le passé et les dépenses présentes. Ou pour le dire d'une autre manière, entre tenir ses promesses passées et faire de la dépense utile aujourd'hui. C'est un arbitrage est un arbitrage entre le passé et le présent.
Pour certains, le choix est évident: le présent c'est les jeunes, le passé c'est les vieux. Privilégions donc les jeunes en oubliant nos promesses. Seulement, cette solution est deletère parce qu'elle détruit la confiance sur laquelle tout le système est fondé. On peut gloser sur le fait qu'il faut choisir les jeunes plutôt que les vieux. Seulement, la question de la jeunesse ne se réduit pas au présent. Une génération qui contemple la destruction du patrimoine de la génération précédente saura que la même chose peut lui arriver demain. Les jeunes d'aujourd'hui seront vieux un jour, et si l'on veut qu'ils puissent s'insérer dans le système économique et se constituer un patrimoine, il faut qu'ils puissent avoir raisonnablement confiance que l'investissement qu'ils font aujourd'hui sera récompensé demain. En d'autres termes, ils doivent avoir confiance dans le fait que les promesses seront tenues.
D'autres, dans une position aussi dogmatique mais inverse, diront qu'il faut toujours tenir ses promesses, la pays dut-il en crever. Mais cette solution a aussi des inconvénients: celui de sacrifier la génération "courante" aux promesses faites par les précédentes. Avec la suspicion que la génération précédente aurait vécu au dessus de ses moyens, en laissant le passif à la suivante (2). Cette suspicion est au moins aussi dangereuse pour la confiance qui fonde nos rapports sociaux qu'un reniement pur et simple des promesses.
La raison se trouve certainement entre ces deux positions. Il n'est pas faux de dire que ces dernières quinze années nous avons tous vécu au dessus de nos moyens. Et il faudra donc payer aujourd'hui la facture de ces folies, et le débat devrait être le partage de cette facture. Certains commencent dejà à payer: les travailleurs, avec la réforme des retraites. Mais il serait injuste de ne pas rappeler que les actionnaires ont eux aussi payé leur part: leur capital a perdu plus d'un tiers de sa valeur depuis 2007. Nous devrons tous payer, et la manière dont le fardeau sera partagé est la seule question qui vaille.
En dernière instance, ce ne sont pas des considérations de justice plus ou moins abstraites qui doivent nous dire ou placer le curseur entre les promesses du passé et la dépense courante. Le critère essentiel de la politique économique devrait être la croissance. Car plus la croissance est élevée, plus il sera facile demain de tenir ses promesses d'aujourd'hui. Une insistance excessive sur les promesses passées risque de provoquer une dépression. Un refus généralisé de les tenir risque d'aboutir au même résultat. Entre les deux, il y a un "défault" doux: l'inflation qui réduit la valeur réelle des promesses faites tout en maintenant leur valeur faciale. Et, comme disait Ben Gurion, on peut faire confiance à nos gouvernements pour faire ce choix raisonnable une fois qu'ils auront épuisé toutes les alternatives.
Vous aurez remarqué que pas une seule fois je n'ai parlé dans ce qui precède de dette... C'est volontaire. Mon but était de bien montrer que derrière l'idée abstraite de "dette" il y a une idée bien plus concrète, qui est l'idée d'engagement. "Ce qui est promis est dû", dit un ancient proverbe, et il a raison: à l'origine de toute dette se trouve une promesse. Et comment une société pourrait-elle inspirer confiance en ses promesses d'avenir si elle n'est pas capable de tenir celles du passé ?
Les promesses libérales des deux dernières décennies ne pourront pas être tenues. Il faut l'admettre et l'assumer. Le "défaut" sur ces promesses est inévitable. Il ne faut pas essayer de faire croire aux gens qu'on peut sortir de la crise gratuitement, qu'il y a des solutions miracle, par exemple, qu'il suffirait que la BCE se mette à acheter la dette des états pour que tout s'arrange sans que cela ne coûte à personne. Il ne faut pas non plus croire qu'on arrivera à faire payer "les autres" (les riches, l'Allemagne, le FMI) une folie qui a été collective. Il faut expliquer au citoyen-électeur, qui est bien plus intelligent que l'on veut bien le croire, qu'il faut maintenant payer la facture des débordements que Maastricht et le règne du "tout marché" ont rendu possibles, et que cette facture sera douloureuse pour tous puisque son juste partage est la condition nécessaire au maintien de la confiance et du consensus social sur laquelle toute économie moderne est fondée.
Descartes
(1) C'est pourquoi le langage "moderne" qui prétend isoler chaque génération de la suivante est dangereux et nous ramène en arrière. On voudrait nous faire croire qu'il est injuste de laisser à nos successeurs des dettes. Mais dans ce cas, est-il juste qu'on leur laisse gratuitement nos réalisations, des infrastructures que nous avons construit, un pays aménagé et organisé ? Nous avons reçu de nos parents leur patrimoine et leurs dettes... en quoi serait-il injuste de laisser la même chose à nos enfants ?
(2) C'est pourquoi la "gauche radicale" devrait réflechir avant de relayer le discours selon lequel "la nouvelle génération vivrait moins bien que la précédente". Outre le fait que c'est faux, ce discours risque d'allumer une guerre des générations en détruisant l'idée de solidarité intergénérationnelle.
/idata%2F2681561%2FDrapeau-FrancaisSm.jpg)
Commenter cet article