La nouvelle a échappé à beaucoup de commentateurs. Le 19 mars, suite à la fermeture des banques chypriotes, un porte-parole du ministère de la Défense britannique a confirmé l'envoi d'un million d'euros en billets par avion spécial de manière à permettre au personnel britannique en poste sur l'île et à leurs familles de disposer d'argent liquide. Le même porte-parole a déclaré: "Nous sommes déterminés à faire tout notre possible pour minimiser l'impact de la crise bancaire à Chypre sur nos concitoyens".
Cette déclaration ne fait que confirmer ce que les eurosceptiques ont dit depuis des années: l'Europe n'est pas une nation. Nous pouvons compter sur l'Europe pour nous expliquer comment il faut étiqueter la viande où installer les portes des ascenseurs. Mais quand les choses vont mal, quand la situation est critique, quand les citoyens ont besoin de l'appui et de la solidarité de leurs concitoyens, ce n'est pas sur l'Europe qu'ils peuvent compter. Ce n'est que de leur bonne vieille nation, cette pelée, cette galeuse dont on faisait il n'y a pas si longtemps - certains le font encore - l'incarnation de "l'égoïsme", du "repli" (1), que peut venir le salut. Et si votre nation, celle dont vous êtes citoyen et qui vous doit de ce fait une solidarité inconditionnelle, n'a pas les moyens de vous protéger, vous êtes, comme on dit vulgairement, dans la merde. A-t-on entendu un représentant de l'Union Européenne déclarer que "nous sommes déterminés à faire tout notre possible pour minimiser l'impact de la crise bancaire de Chypre sur les citoyens européens" ? A-t-on vu Bruxelles envoyer des billets pour permettre aux citoyens européens en poste dans l'île de disposer des liquidités ? Bien sur que non. L'Europe est muette sur cette question pourtant essentielle. Lorsqu'elle parle de protéger, c'est des consommateurs qu'elle parle, pas des citoyens.
On ne le martèlera jamais assez: ce qui fait une nation, c'est cette solidarité inconditionnelle et abstraite qui unit ses citoyens. Celle qui fait que je suis prêt spontanément à mettre la main à la poche pour aider quelqu'un que je ne connais pas et que je ne connaîtrai vraisemblablement jamais, que je n'ai jamais vu et que je ne verrai jamais, mais qui se trouve parler la même langue, avoir les mêmes références, accepter les mêmes lois et être prêt à mourir pour les mêmes choses que moi. Et accessoirement - si je peux dire - est prêt à montrer demain à mon égard la même solidarité que moi envers lui aujoud'hui. Cette solidarité va tellement de soi que le Ministère de la Défense britannique envoie l'argent à ses concitoyens sans demander le vote ou l'avis de personne. Il n'y a même pas à discuter.
L'affaire chypriote est passionnante à regarder, parce que c'est un miroir du fonctionnement - et des dysfonctionnements - non seulement du système européen, mais aussi de la pensée politique nationale, et notamment à gauche.
Commençons avec le fonctionnement européen. Chypre est l'exemple type d'une économie de rente. Ici, la source de la rente est le secret bancaire, et la position hitstorico-géographique qui a permis à Chipre de devenir une place financière offshore. Et aussi longtemps que cela a marché, personne n'y a trouvé à redire. Dans les négociations qui ont présidé à l'entrée de Chypre dans l'UE et dans l'Euro, personne n'a songé à s'interroger sur la pérennité de la "rente" financière, et des problèmes que pourrait poser une économie aussi dysfonctionnelle. Car les économies de rente sont toujours fragiles: elles dépendent de la santé de la "rente" en question. Pour Chypre, l'explosion de la "bulle" financière en 2008 marque le début de la fin. Le mécanisme qui fait que la mauvaise monnaie chasse la bonne, bien connu des économistes, a joué à plein: pour attirer l'argent, il a fallu maintenir les rendements, pour maintenir les rendements, il a fallu aller chercher des titres de plus en plus risqués, et notamment les emprunts d'Etat grecs. La crise grecque avec son défaut partiel a fini par pousser les banques dans l'abîme.
On retrouve dans cette situation le même dilemme qu'en Irlande ou en Islande: faut-il laisser les banques faire faillite - ce qui implique que les déposants perdent leur argent et entraîne une défiance durable dans le système bancaire plus une contagion éventuelle sur les autres banques - ou faut-il au contraire les sauver aux frais du contribuable, avec le risque d'aléa moral que cela implique ? En 1929, les libéraux ont fait le choix de dire que le sort des banques n'était pas l'affaire du contribuable, et qu'elles n'avaient qu'à payer leurs folies. Paradoxalement, c'est exactement le même langage que tient aujourd'hui une partie de la gauche "alternative" ou "radicale". Le problème, c'est qu'on a vu ce que cela donne en 1929: l'effondrement du système bancaire a provoqué la grande dépression. Des millions de petits épargnants ont perdu leur argent, et ont ensuite refusé de confier leurs économies aux banques. Celles-ci, sans dépôts, n'avaient plus le moyen de financer l'activité économique. Il fallut des mesures radicales pour rétablir la confiance dans le système bancaire (séparation des activités spéculatives des activités de dépôt dans la loi Glass-Steagall, institution d'une garantie des dépôts...), des années de désordre et une guerre mondiale pour remettre le système financier d'aplomb. Aujourd'hui donc, il faut choisir pour Chypre entre le laisser-faire ou l'intervention publique. Le laisser-faire étant jugé désastreux, il reste l'intervention. Mais comment la financer ? Il n'y a que deux sources: l'emprunt et l'impôt. L'emprunt est limité par les capacités de remboursement du pays. L'impôt, lui, est limité par la capacité contributive des chypriotes mais aussi et surtout par l'acceptation de la population.
Et c'est là que l'affaire devient politique. Posons la question franchement: les chypriotes ont vécu pendant des années richement alors que les activités productives à Chypre ne produisait pas le dixième de ce qui était consommé. Un peu comme une personne qui aurait trouvé un puits de pétrole dans son jardin (2). Tant que le pétrole dure, vous vivez comme un pacha. Mais avez-vous le droit, le jour où le gisement se tarit, d'exiger de l'Etat qu'il maintienne votre niveau de vie ? Non, non et mille fois non. Pire: si vous étiez convaincu que votre gisement valait deux millions et qu'il n'en vaut qu'un, êtes vous fondé à demander à l'Etat de vous payer la différence ? Encore moins.
Et bien, c'est exactement cela qui se produit à Chypre. Sauf que le pétrole, ici, c'est la finance. Les comptes en banque des chypriotes, dont on entend tant parler, c'est exactement comme le gisement de pétrole mal estimé. En fait, cet argent n'existe plus. Il a été perdu depuis longtemps dans les investissements qui n'ont pas payé, et notamment dans les titres grecs. Il subsiste sous forme d'écriture dans les banques, mais celles-ci n'ont plus la contrepartie. L'idée de taxer les dépôts n'est qu'une manière de dire: "écoutez, cet argent n'existe pas: là où vous croyiez avoir un million, vous n'avez en fait que 900.000. On va donc écrire que vous avez 900.000, et voilà" (3). C'est, dans le monde inflexible de l'Euro, une manière de faire de l'inflation virtuellement: l'inflation réduit la valeur de la monnaie, et donc celle des dépôts bancaires. Une inflation de 10% équivaut à un prélèvement sur tous les dépôts de 10%. Ce qui est remarquable, c'est que lorsque le prélèvement est inflationnaire, personne ne se scandalise, alors que lorsqu'on prélève un impôt équivalent, on entend les cris d'orfraies de "confiscation", "atteinte à la propriété" et autres balivernes.
Je suis peu suspect de bienveillance envers les politiques européennes et les "troïkas" de même origine, mais pour une fois ces gens détestables ont parfaitement raison. Un système dans lequel on laisse les gens vivre de la roulette tout en garantissant leurs pertes est non seulement irrationnel, il est profondément immoral. Et au demeurant, les taux d'imposition initialement proposés sont raisonnables: 6,6% en dessous de 100.000 €, 9,9 % au delà. Pour un humble travailleur français qui aurait son livret A trois mois de salaire moyen, cela représente 120 €. Ce n'est pas la mort.
Mais il y a le fond, et puis il y a la forme. Et sur la forme, les institutions européennes autant que l'Allemagne se sont montrées, comme à leur habitude, incroyablement arrogantes et bornées, rendant du même coup leur proposition illisible. En imposant ce qui apparaissait comme un diktat, en ignorant les avertissements du premier ministre chypriote sur l'impossibilité de le faire voter par son parlement comme si le vote positif allait de soi, en réagissant au vote négatif du parlement par l'annonce d'un "blocus monétaire" de la BCE, l'Europe est apparu - alors que pour une fois elle part d'un constat raisonnable - comme ce qu'elle est: une machine à contraindre les nations à appliquer les politiques décidées par l'Allemagne. Le fait que cette politique soit pour une fois justifiée ne change rien à l'affaire: dans une démocratie, on ne peut imposer, il faut convaincre. La "troïka" a voulu au contraire jouer la position de force, avec l'habituel chantage au chaos. Cela n'a pas marché.
Pourquoi ? Non pas, comme nous le racontent les thuriféraires de la "révolution citoyenne", parce que le peuple chypriote aurait un niveau de conscience particulièrement élevé. Cela n'a pas marché parce que contrairement à ce qui s'est passé en Grèce, il s'agissait de faire peur à un système politique où les classes moyennes rentières sont dominantes. Or, l'expérience a abondamment montré que la menace du chaos ne marche pas avec ces couches-là. Ces couches sont prêtes à mettre le monde à feu et à sang plutôt que de voir quelqu'un toucher à leur niveau de vie. Ceux qui ont essayé de le faire ont généralement mordu la poussière: ce fut le cas en 2001 en Argentine lorsque le gouvernement a été obligé de sortir de la "convertibilité" qui assurait aux classes moyennes un dollar - et donc des produits importés et des voyages - bon marché, au prix de la ruine de l'appareil productif. Les classes moyennes sont sorties avec les "casseroles" et ont provoqué la chute du gouvernement. Ce fut le cas chez nous avec le mouvement des "pigeons". Politiquement, toucher les couches populaires est bien moins dangereux, et c'est ce que font la plupart des gouvernements. Mais le gouvernement chypriote, parce que c'est une économie de rente qui a généré une classe moyenne disproportionnée, n'a pas trop le choix. On l'a d'ailleurs bien vu: la proposition de passer le plancher de l'impôt à 20.000 € n'a rien changé: c'est le principe de l'impôt, l'idée même qu'on puisse taxer le patrimoine, qui fait scandale.
Cela explique aussi pourquoi la "gauche radicale" française réagit à cette situation avec une vision caricaturale ou les "(petits) épargnants chypriotes" se battent contre les méchants qui veulent mettre leurs mains griffues sur leurs "économies d'une vie de travail", alors qu'en toute logique idéologique elle devrait au contraire être plutôt favorable à l'opération. Après tout, n'a-t-elle pas défendu mordicus l'impôt sur la fortune, qui est lui aussi un impôt sur le patrimoine ? Franchement, combien de prolétaires ont sur leur compte 100.000 € (ou 20.000 €, dans une version révisée du plan) ?
Mais la "gauche radicale" répond moins à une cohérence idéologique qu'à deux impulsions qui souvent la contredisent. La première, c'est ce qu'on pourrait qualifier de "réflexe réactif". L'injonction de "conflictualiser" tout discours oblige toujours à se placer dans le trottoir d'en face. Si Draghi ou Barroso disent "c'est bon", c'est que ça doit être mauvais. Si Le Pen dit qu'il fait jour à midi, il faut dire qu'il fait nuit. Lorsque la droite lance le débat pour l'interdiction du port du voile intégral dans les lieux publics, le NPA se sent obligé de présenter une candidate voilée. Si Marine Le Pen fait campagne pour la sortie de l'Euro, le FdG devient europhile. Ce fonctionnement infantile est désastreux: il empêche de penser. C'est un fonctionnement aliéné au sens strict du terme, puisqu'on se condamne à n'être que le miroir de l'autre en mimant ses mouvements inversés.
La seconde impulsion est bien plus embêtant, et tient à la composition sociologique de la gauche dite "radicale". On ne comprend cette gauche s'érigeant en défenseur de la propriété privée et de l'intangibilité des comptes en banque que si l'on réalise que ses militants et ses électeurs appartiennent aujourd'hui à la couche sociale qui a des comptes en banque bien garnis. La fiscalisation des comptes en banque chypriotes brise un tabou auquel ces couches tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. Le plus drôle est que ce tabou met pour une fois dans le même camp les néo-libéraux les plus extrêmes et les soi disant "antilibéraux" les plus radicaux. Comme quoi, quand les intérêts parlent, même les réflexes réactifs se trouvent modérés... Je me demande comment les "enragés" de 1968 auraient réagi si on leur avait dit que leurs héritiers défendraient le droit intangible des épargnants. On a envie de citer l'adresse de Jouhandeau aux enragés de mai 1968: "rentrez chez vous, dans vingt ans vous serez tous notaires". C'était prémonitoire.
Les classes moyennes commencent à avoir peur. Elles se rendent compte que les digues qui la protègent, et qu'elles considéraient sûres puisque protégées par l'Union européenne, sont en fait friables. En proposant de toucher au patrimoine, l'UE a franchi une barrière importante, presque identitaire. Les classes moyennes savent maintenant que le système ne les protège pas. Et croyez moi, elles ne l'oublieront pas.
Descartes
(1) Souvenez-vous des déclarations de Cohn-Bendit et consorts sur les "égoismes nationaux" qui empêchaient l'apparition d'une véritable politique européenne. Quant au "repli", c'est le leitmotiv de Mélenchon et Laurent à chaque fois qu'ils ont à répondre sur une éventuelle sortie de l'Euro.
(2) Aux Etats-Unis, parce qu'en France les richesses du sous-sol appartiennent à l'Etat et si vous trouvez du pétrole dans votre jardin, vous ne toucherez qu'une toute petite partie de sa valeur. Ce qui explique pourquoi le développement des gaz de schiste est si rapide outre-atlantique et si lent chez nous...
(3) Le mécanisme utilisé est plus compliqué, mais le résultat est le même: au lieu de changer l'écriture, l'Etat prélève par jeu d'écritures les 100.000 euros de l'impôt, puis par un deuxième jeu d'écritures le donne à la banque sous forme de recapitalisation.
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