La nouvelle est tombée hier: le maire de Paris proposera au conseil de Paris le 9 juillet prochain, de mettre fin à la gratuité de la "carte améthyste". Tout ça, bien entendu, dans le cadre d'un "projet de modernisation des cartes de transport". C'est fou combien dans la novlangue que parlent nos élus - de droite comme de gauche, c'est du pareil au même - le beau terme de "modernisation" est devenu synonyme de restrictions, de réduction du service, de contraintes supplémentaires.
La "carte améthyste", crée en 1973 avec l'objectif de encourager les "vieux" à sortir de chez eux et mener une vie plus active, permet aux personnes âgées de plus de soixante-cinq ans (ou de soixante ans reconnues inaptes au travail) et dont l'impôt sur le revenu ne dépasse pas 2000 euros de voyager gratuitement sur les lignes parisiennes de la RATP. Depuis 1973, et malgré les crises successives, elle est toujours restée gratuite.
On peut longuement discuter sur la pertinence ou non de cet avantage. On pourrait conclure qu'un retraité qui paye 2000 € d'impôt par an dispose d'un revenu relativement confortable, et qu'après tout lui demander une petite participation (la proposition est de la fixer à 40 € par an, 20 € pour ceux qui bénéficient des minima sociaux) n'est pas déraisonnable. Mais pour le retraité qui se situe juste au dessus des minima sociaux (de l'ordre de 700 € par mois), 40 € représente 0,5% de son revenu annuel. Ce n'est pas beaucoup, mais ce n'est pas non plus négligeable. Il faut aussi noter que la carte émeraude coûte au contribuable parisen 55 M€ pour 130.000 utilisateurs, et la contribution demandée aux bénéficiaires de la carte devrait rapporter à la ville 5 M€, dont une partie sera certainement consommée par la mise en place du circuit administratif permettant de recueillir et contrôler les payements. La logique économique d'une telle mesure laisse songeur...
Mais derrière cette mesure, il y a tout de même un message. Au moment où la mairie de Paris dépense des sommes considérables pour des dispositifs tels que Vélib (1) ou Autolib (2) - des dispositifs plébiscités par un public de bobos jeunes et adultes - on met à l'amende les vieux. Et pas les vieux qui ont des fortunes, mais les petits vieux qui vivent avec une petite retraite. Mais que voulez-vous: les millions dépensés dans Vélib et Autolib donnent en retour aux élus socialistes et verts parisiens d'innombrables opportunités d'apparaître au fenestron ou sur le papier glacé des magazines - dont ceux financés par la "com" de la Ville de Paris et qu'on appelle pompeusement "magasins d'information municipale" - dans le costume de gens "modernes", "jeunes", "branchés"... alors que la "carte émeraude", c'est ringard, c'est pour les petits vieux qui puent et qui - last but not least - votent à droite.
Notre société est en train de détricoter le pacte entre les générations, pacte implicite mais absolument indispensable pour le fonctionnement de nos systèmes de prévision. Si les jeunes et les adultes sains acceptent aujourd'hui de payer pour les vieux et les malades, c'est parce qu'ils ont confiance dans le fait que demain, lorsqu'ils seront eux mêmes devenus vieux et malades, les jeunes et adultes du futur paieront pour eux. Chaque fois qu'on réduit les prestations des vieux (recul de l'âge de la retraite, réduction des remboursements maladie, fin de la gratuité de la carte émeraude...) on porte un coup de canif à ce pacte. Cela ne veut pas dire, bien entendu, qu'on ne puisse rien changer et rien modifier. Mais cela veut dire que chaque reforme doit être soigneusement justifiée du point de vue de la solidarité intergénerationnelle. Autrement, les gens perdront confiance et les systèmes par répartition seront contestés. Et le moins qu'on puisse dire est que la reforme de la carte émeraude n'a pas de véritable justification autre que de faire des économies.
Lorsqu'ils étaient plus jeunes, les vieux parisiens d'aujourd'hui ont payé ponctuellement leurs impôts locaux pour que les vieux d'alors puissent bénéficier de leur carte éméraude gratuite. Ils ont de ce fait acquis un droit à ce que les jeuns d'aujourd'hui paient la leur. Les priver de ce droit est une injustice.
Descartes
(1) Le coût réel du programme Vélib est difficile à établir, la Mairie de Paris ayant fait son possible pour rendre son évaluation aussi difficile que possible. A l'origine, l'entreprise concessionnaire, JC Decaux, s'engage à fournir les vélos et à verser à la Ville de Paris 3,5 M€ par an. La ville empoche en plus les redevances des usagers, estimées à environ 20 M€ par an. En échange, Decaux se voit offrir la concession des panneaux publicitaires de la Ville avec des recettes annuelles estimées à 57 M€ par an. Le contribuable parisien subventionne donc le dispositif à auteur de 34 M€ par an, le tout pour 200.000 abonnés. Il faut aussi noter que suite à un vandalisme constaté bien plus important que prévu, l'économie du projet a été rénegociée, et la Ville couvre maintenant aussi une partie du coût de renouvellement des vélos...
(2) Suvention prévue autour de 37 M€, dont 15 M€ payés dès 2011. Et ce n'est pas fini...
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