Avez-vous entendu parler de la « pandarévolution » ? Si si, ça existe. Et pour une fois, ce n’est pas une idée bizarre de Laurent & Co. à qui l’on doit des absurdités comme « rêvelution » et autres du même calibre. Non, la chose vient cette fois d’une organisation écologiste ayant pignon sur rue, le WWF (« World Wildlife Fund » ou « fonds mondial pour la vie sauvage »), associé – car aujourd’hui rien ne se fait sans un sponsor – à l’imprimeur en ligne Saxoprint. Une campagne décidée à l’occasion de la COP21, « invitant la génération 18/25 ans à se mobiliser et changer ses comportements » selon le site de l’association.
En quoi consiste la campagne en question ? En une affiche horripilante inspirée – on hésite à utiliser le mot – par le tableau de Delacroix « La liberté guidant le peuple ». Et voici l’explication, toujours sur le site de WWF : « la réinterprétation de ce célèbre tableau, souligne la volonté d’un changement fort, dans les esprits comme dans les actes. Même l’idée d’une révolution incarnée par la génération cible : les 18-25 ans, est évoquée dans l’accroche “Pour tout changer, nous avons besoin de tous”. C’est une révolution qui doit être pacifique menée par un panda, incarnant WWF, guidant le "peuple vers cette révolution écologique inévitable" affirment Pierre Gaudoin et Céline Lentz co-auteurs de la campagne ».
On est devenu blasés à force d’entendre des « créatifs » publicitaires affirmer avec aplomb les absurdités les plus monstrueuses. Mais avouez qu’une « révolution pacifique menée par un panda », ça donne de quoi rigoler un bon coup. La comparaison avec le tableau original est d’ailleurs de ce point de vue dévastatrice. Celui-ci représente en effet le petit peuple de Paris, acteur des « trois glorieuses » de 1830, montant à l’assaut d’une barricade guidés par une allégorie de la liberté : une femme au corps à la fois puissant et généreux, portant les attributs de la République. A la place de cette allégorie de la liberté, les « créatifs » du WWF mettent… un panda. Comme on peut imaginer que les pandas ne fréquentent pas les barricades parisiennes, on est conduit à conclure qu’il s’agit là aussi d’une allégorie. Mais une allégorie de quoi, exactement ? Quelle est l’Idée qui se cache derrière le panda et qui « guide » la génération 18/25 ans qui le suit ? Impossible à dire, d’autant plus que le panda porte des attributs pour le moins difficiles d’interpréter. A la main – ou plutôt la griffe – gauche, le Panda brandit un porte-voix, ce qui suggère qu’il a quelque chose à dire. A la griffe droite il tient le drapeau blanc frappé des lettres WWF, sans doute un hommage au commanditaire du tableau…
Passons maintenant aux autres personnages du tableau. Dans la version originale, l’artiste avait placé trois personnages principaux juste derrière la Liberté. Tous sont armés. Deux d’entre eux portent le béret et la chemise de l’ouvrier parisien, le troisième porte un costume plus riche et un haut-de-forme, caractéristique des artisans embourgeoisés. C’est donc le petit peuple qui suit la Liberté à l’assaut de la barricade. Chez les « créatifs » du WWF, ce n’est pas du tout pareil. On a au contraire une interprétation assez intéressante de l’image qu’ils se font de cette « génération 18/25 ans » susceptible de faire la « révolution écologique ».
De droite à gauche du tableau, on commence par une figure féminine. Elle porte des lunettes noires, des écouteurs baissés sur le cou, elle porte un skateboard à la main – exactement ce qu’il faut pour se déplacer sur une barricade – et un sac en bandoulière. L’image même de la bobo branchée. A gauche, deux figures masculines : un noir habillé avec une chemise et un haut-de-forme comme on le portait en Louisiane dans les années 1920, le cou couvert d’une lourde écharpe. La figure porte en main une trotinette – là encore, très utile pour monter aux barricades. A ses côtés, un jeune en T-shirt frappé d’un slogan et de l’emblème du WWF. Au second plan, un couple – qu’on devine hétérosexuel – prenant un « selfie ». Sur la barricade les morts et les mourants du tableau original ont disparu. On ne voit qu’un chien d’appartement qui tire sur sa laisse – dans le tableau original, cette position est occupée par un mourant qui cherche dans un ultime effort à toucher la robe de la Liberté. Outre les pavés, la barricade est complétée d’une pompe à essence et d’un barril – de pétrole ? – qui ont probablement un sens allégorique, sans qu’on puisse savoir lequel. Toutes les figures sont statiques, aucune ne donne l’impression d’avancer.
On admirera l’équilibre « diversitaire » de la composition : dans les figures principales, nous avons une femme, un représentant des « minorités » visibles ». Le sexe du panda étant indéterminé, je ne saurais pas assurer que la parité a été respectée, mais cela ne m’étonnerait pas. A part ça, tout le monde est beau, gentil et propre sur soi.
Les personnages brandissent des pancartes dont les slogans ne feraient pas de mal à une mouche – le mot « CO2 » barré, « nous devons changer, pas le climat », « climat en danger, agissons », « plus d’action, moins de CO2 ». Ce qui nuit un peu à la cohérence du tableau : qui monterait sur les barricades avec des revendications aussi banales ? Et surtout, peut-on parler de « revendication » puisqu’on ne voit pas à qui ces pétitions de principe s’adressent ?
Il n’y a rien à faire, c’est dur d’être jeune en 2015. Les générations précédentes on eu chacune leur « geste ». Ceux qui ont eu vingt ans avant 1960 ont fait qui la première guerre mondiale, qui la guerre d’Espagne, qui la Résistance. Ceux qui ont eu vingt ans à la fin des années 1960 ont pu revêtir l’uniforme kaki et aller faire le coup de feu en Amérique Latine ou au Vietnam, ou se donner l’illusion en déracinant les arbres du Boul’Mich à Paris. Mais que reste-t-il à ceux qui ont vingt ans aujourd’hui ? Le Djihad en Syrie ou la « pandarévolution ». Pas étonnant qu’ils préfèrent prendre l’avion.
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