Mes chers lecteurs, j’ai un aveu à vous faire : j’ai de plus en plus de mal à commenter l’actualité économique et politique. Non que la chose ait cessé de m’intéresser. Mais pour stimuler la pensée – du moins la mienne – il me faut du nouveau. Or, du nouveau, il y en a très peu. Bien entendu, des il se passent des choses, mais tout cela a un goût de réchauffé, une apparence de déjà vu. Que pourrait-on dire à propos de Fauzi Lamdaoui ou de Kader Arif qu’on n’ait déjà dit à propos de Thévenoud ou de Cahuzac ? Que dire de la n-ième risette de Valls aux patrons qu’on n’ait déjà dit au moment du « pacte de responsabilité » ? Que puis-je dire de nouveau au sujet du dernier livre de Mélenchon, alors que celui-ci ne fait que ressasser les mêmes bêtises ? Par certains côtés, je me sens un peu comme le personnage du film « un jour sans fin », condamné par une étrange singularité de l’espace temps à se réveiller chaque jour au même point et revivre éternellement la même journée. En attendant… en attendant quoi, exactement ? Le duel Le Pen-Sarkozy au deuxième tour de 2017 qui obligerait à choisir entre le mauvais et le pire ? A moins que ce soit un deuxième tour Hollande-Le Pen, auquel cas il ne nous resterait qu’à commettre un suicide à l’aide d’un bulletin de vote.
Vous l’aurez compris, en cette fin d’année j’ai du mal à me tenir à ma ligne intellectuelle, qui a toujours été celle de l’optimisme méthodologique, forme moderne du pari pascalien. Mais j’avoue avoir de plus en plus de mal à trouver de quoi être optimiste. L’optimisme méthodologique implique de penser que puisque les choses vont changer, autant croire – et agir pour – qu’elles peuvent changer en bien. Mais lorsque rien ne change, lorsque chacun répète en boucle les mêmes idées galvaudés, les mêmes affirmations absurdes, les mêmes raisonnements fallacieux, lorsque tout le monde se prépare gaiement – c’est une façon de parler – à une déflation européenne qui pourrait durer dix ou vingt ans sans que personne ne lève le petit doigt, on finit par désespérer. Et à penser que tout est mieux que cette stagnation qui n’est pas seulement celle de l’économie, mais qui est aussi celle de la pensée et de l’enthousiasme.
Il y a maintenant quelques jours, j’ai reçu à la maison un vieil ami avec qui j’ai partagé ma jeunesse et que, la vie étant ce qu’elle est, je ne me vois – avec un grand plaisir, je dois dire – que de temps en temps. Et alors que nous nous étions installés dans le salon autour d’un vieil armagnac, à l’heure où les chiens rêvent d’être des loups et que les femmes sont parties depuis longtemps se coucher (1), il me fit une remarque lumineuse. « C’est tout de même terrifiant combien le monde est devenu ordinaire ». Et oui, mon ami avait raison : le monde est devenu « ordinaire ». Les hommes politiques sont devenus « ordinaires ». Les intellectuels sont devenus « ordinaires ». Les idées elles mêmes sont devenues « ordinaires ».
Prenons un exemple, pour fixer les idées. Notre ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique – « ministre du numérique », pauvre langue française… - Emmanuel Macron. Un dilettante qui n’est ni un vrai haut-fonctionnaire, ni un vrai chef d’entreprise, ni un vrai économiste, ni un vrai philosophe, ni un vrai politique. Ce qui en soit même n’est pas un pêché. Après tout, nos monarques républicains ont toujours eu auprès d’eux ce genre de conseillers qui, comme disait Mitterrand, ont mille idées. Mais comme l’ajoutait ce grand réaliste, « moi seul sait laquelle est la bonne ». Le problème, est qu’Emmanuel Macron n’est pas un conseiller du prince, laissant à ce dernier le soin de trouver la bonne idée parmi les neuf cents quatre vingt dix neuf mauvaises. Il est ministre de l’Economie et des Finances, et ne peut donc pas se contenter de jouer les électrons libres ou d’écrire dans des notes ce qui lui passe par la tête.
A gauche, on reproche souvent à Macron d’être « néolibéral ». C’est lui faire trop d’honneur. Etre néolibéral implique qu’on adhère à une doctrine, et que cette doctrine est néolibérale. Alain Madelin était, lui, un néolibéral, toujours prêt à affirmer son credo même si cela devait lui coûter – et cela lui coûta – son poste. Macron, lui, est un homme de son temps. L’adhésion à une doctrine est devenue une formalité dont on peut s’en passer. Je dirais même, dont il faut s’en passer si l’on veut faire carrière dans le monde post-idéologique qui est le notre. Une doctrine, une idéologie n’est finalement qu’un poids mort lors des têtes-à-queue idéologiques qui sont devenus notre quotidien. Et Macron, je disais, est homme de son temps. D’où ses déclarations erratiques. Ainsi, par exemple, Macron reconnaît, fort honnêtement, que le « pacte de responsabilité » a échoué, et rejette la responsabilité sur le patronat qui ne joue pas le jeu. Si Macron était un véritable néolibéral, il ne pourrait jamais dire une chose pareille : le crédo libéral implique que, grâce à la « main invisible » du marché, chacun sert l’intérêt général en servant son propre intérêt. Dans cette optique, si les patrons n’ont pas joué le jeu c’est qu’ils n’y avaient pas intérêt, en d’autres termes, que le « pacte » en question était mal conçu. Pourquoi alors rejeter la faute sur les patrons ? L’idée même que les patrons auraient pu créer des emplois en échange des 40 milliards qui leur avaient été donné par avance alors qu’ils n’avaient aucun intérêt à le faire, juste parce qu’ils s’étaient engagé moralement, est une idée contraire à toute la logique néolibérale, qui postule justement que le moteur des actions humaines est l’intérêt. La déclaration de Macron montre combien ce supposé « néolibéral » en est encore à l’économie morale façon christianisme social, à une vision chevaleresque d’un patronat qui tient ses promesses.
Macron est l’illustration de la plus « ordinaire » de toutes les politiques, celle du chien crevé au fil de l’eau. Et la structure de la loi pompeusement appelée « activité et emploi » en est une illustration éloquente. Comme souvent ces derniers temps, on fait des « grandes lois » en raclant les fonds de tiroir – dans le cas d’espèce, ceux des divers rapports sur « les moyens de débloquer la croissance française » rédigés par des anciens premiers ministres et anciens conseillers sortis de la maison de retraite pour l’occasion et qui, comme disait le philosophe, « donnent des bons conseils pour se consoler du fait qu’ils ne sont plus en mesure de donner de mauvais exemples ». A l’arrivée, et moyennant l’action des différents lobbies, on aboutit à une loi faite de bric et de broc, dont on voit mal l’effet réel sur « l’activité et l’emploi ». Car ce n’est pas faire injure à l’honnête profession de notaire que de constater que sa contribution globale au PIB national et à l’emploi est marginale. A supposer même que la réforme projetée double la productivité de cette honorable profession, l’effet sur la croissance sera du niveau de l’épaisseur du trait. Ce n’est pas non plus faire injure au talent de nos commerçants que de douter qu’en ces temps ou les ménages restreignent leurs dépenses en réponse au blocage des salaires, aux expectatives en termes d’emploi et aux effets de la déflation, l’effet économique global de l’ouverture dominicale des magasins sera marginal dans le meilleur des cas.
Cela ne veut pas dire qu’on ne puisse pas faire une réforme utile du notariat, qu’on ne doive pas réfléchir à la question de l’ouverture des services – et pas seulement des magasins – le dimanche. Ce qui est préoccupant, c’est qu’alors que notre industrie s’effondre, que nos institutions chancellent sous l’effet des coupes budgétaires, que nous courons le risque très réel de voir notre budget sanctionné par Bruxelles, qu’on nous annonce une déflation longue de l’ensemble des économies européennes et, last but not least, que le chômage explose, le gouvernement fasse semblant de croire – et le monde politico-médiatique avec – qu’il va relancer la croissance en ouvrant les magasins le dimanche et en libéralisant la profession d’huissier de justice ou celle de notaire. Le travail législatif est devenu – car la loi « croissance » n’est que la dernière d’une très longue série de « grandes lois » aux grandes ambitions et aux résultats négligeables, voir à ce sujet la « loi de transition énergétique pour une croissance verte » – un exercice de constante poudre aux yeux. Un exercice dans lequel toute la caste politico-médiatique joue sa partition : cela permet certes à la droite du PS de donner l’illusion qu’elle fait quelque chose. Mais cela permet aussi à la gauche du PS et à la « gauche radicale » de se trouver une cause en faisant la seule chose qu’elle sache faire : s’opposant à quelque chose.
Refaire la bataille d’Hernani à propos de l’ouverture dominicale alors que l’économie est en état de coma dépassé et que le chômage flirte dangereusement avec les records, c’est faire preuve d’un singulier aveuglement. Un peu comme se disputer sur le programme de l’orchestre du Titanic. La « vraie gauche », qui devrait être l’usine intellectuelle ou l’on élabore l’avenir, est devenue tellement « ordinaire » qu’elle ne sait penser qu’en « revendications concrètes » à courte vue, et se dispute à l’infini sur la question de savoir à partir de combien de dimanches d’ouverture dominicale une « politique de droite » devient une « politique de gauche ». Le projet de loi porté par Macron lui donne l’opportunité de peindre des banderoles et de coller des affiches « non au travail du dimanche ». Et elle se persuade qu’une telle posture lui gagnera l’électorat populaire. Elle a tort. L’électorat populaire demande quelque chose de très différent. Il demande d’abord qu’on s’occupe de ses problèmes prioritaires, dont le travail dominical, il faut bien le dire, ne fait pas partie. Mais il demande surtout qu’on lui propose une vision globale, une analyse de la société qui donne un sens à ces problèmes et qui permette d’en voir la solution. Or, de ce point de vue, la « vraie gauche » est muette. Et ce qui est pire encore, sourde.
Oui, je sais, je me répète. Mais ce n’est pas ma faute : c’est le monde qui se répète autour de moi. Si je voulais aujourd’hui commenter le dernier document publié par le PS, le compte rendu de la dernière conférence nationale du PCF, le dernier livre de Mélenchon, la dernière déclaration de Nathalie Arthaud ou de Philippe Poutou, le dernier discours de Duflot, qu’est ce que je pourrais dire qui ne s’appliquerait pas aussi bien à ce que chacun de ces acteurs politiques a publié il y a un, cinq, dix ans ? Tout cela illustre à merveille combien sont devenus « ordinaires » les hommes et les idées. A un moment, y en a marre. Marre d’entendre les mêmes idées creuses, les mêmes slogans, les mêmes discours. Marre du refus de remettre en cause des certitudes dogmatiques que chacun répète sans le moindre retour critique. Marre de cette bonne conscience absolue qui permet aux maréchaux de la défaite de faire oublier leurs erreurs et de faire semblant d’avoir toujours eu raison. Marre de cette circularité qui montre une incapacité à tirer les leçons de l’expérience, à tenir compte de ses erreurs. On arrive bientôt à 2017, et qu’y a-t-il de nouveau par rapport à 2012 ? Rien : un président sans projet que tout le monde veut voir partir affronte un candidat sans projet dont la seule qualité est de ne pas avoir gouverné les cinq ans qui précèdent. Une « gauche radicale » sans idées qui continue à construire des châteaux en l’air au lieu de réfléchir au réel, qui crache sur le PS mais qui bien entendu appellera à « faire barrage à la droite » au deuxième tour faute d’avoir réfléchi aux alternatives. Et après on s’étonne que Marine Le Pen ait le vent en poupe.
Descartes
(1) Oui, je suis sexiste, et alors ?
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