Pour une fois je vais vous offrir, mes chers lecteurs, un article résolument optimiste. Un optimisme qui vient d’un quartier assez atypique pour être signalé. Si je vois aujourd’hui la vie couleur de rose, c’est grâce à une campagne publicitaire.
Etrange, n’est ce pas ? En général, la publicité me donne plutôt envie de pleurer. Entre les paysans souriants qui vous offrent un bout de saucisson en insistant sur les clichés du « terroir », les affiches qui vous montrent des mondes futuristes remplis d’hommes avec des gros biscotos et de femmes avec des gros… cerveaux armés jusqu’aux dents, et les injonctions du genre « soyez ce que vous voulez être » ou « just do it » (sans qu’on sache très bien de quel « it » s’agit-il) on n’a pas vraiment le choix. Mais comme disait Malraux, dans le désert actuel chaque étincelle est un miracle. C’est pourquoi, pour une fois et exceptionnellement, je veux ici m’associer à une campagne publicitaire. Profitez-en, cela n’arrivera pas tous les jours.
La campagne en question est, vous l’aurez peut-être deviné, celle qu’EDF a lancée avec la formule « les hommes et les femmes d’EDF ne cesseront jamais de croire au progrès » (1). Elle est accompagnée par la mise en place d’un site internet dédié où l’on trouve des articles sur différents développements technologiques, passés ou en cours, des succès comme des échecs, et le tout placé sous l’injonction « donnons l’impulsion au progrès ». Le terme « progrès » est d’ailleurs décliné dans différentes affiches sous les formules « le progrès, c’est mieux réflechir la lumière », « le progrès ce n’est pas du vent, enfin, si (sur fond d’éoliennes) » et celle, beaucoup plus révélatrice qui dit « le progrès, il faut y croire pour le voir ».
Bien entendu, on pourra sourire devant le positivisme naïf de cette campagne, et même railler ce qui n’est finalement qu’une communication d’entreprise dont le but n’est finalement que de gagner de l’argent. En même temps, il n’est pas si fréquent de voir une grande entreprise communiquer sur les enthousiasmes de ses agents, et encore moins parler de « progrès », un terme qui, dans le contexte de l’idéologie irrationnelle et technophobe qui est devenue aujourd’hui dominante, sent le soufre. Même le terme « progressiste » est devenu suspect. Combien d’hommes politiques avez-vous entendu parler de « progrès » ces dernières années ? Combien se qualifieraient eux-mêmes de « progressistes » ?
Le « progrès », c’est le concept fondamental des Lumières. Il s’oppose à deux conceptions différentes. La première est celle de « l’âge d’or » : pour les tenants de cette théorie, le zénith de l’expérience humaine se trouve dans le passé, et à partir de ce moment nous n’avons fait que déchoir. Nous ne pouvons donc améliorer notre vie qu’en essayant de revenir en arrière. La seconde est celle de l’immanence d’un être humain, un être moralement défectueux et qui ne peut utiliser l’accumulation des connaissances et des avances technologiques que pour sa perte. A ces visions, les Lumières opposeront l’idée optimiste d’un être humain capable non seulement d’améliorer sa condition matérielle par le développement des sciences et des techniques, mais aussi s’améliorer lui-même en tant qu’être politique et moral par l’éducation et le recours à la Raison. Le positivisme d’Auguste Comte sera au XIXème siècle la forme la plus achevée de la croyance naïve dans le « progrès ». D’autres penseurs, notamment Marx, auront une vue beaucoup plus nuancée de la chose, tout en admettant tout de même les éléments fondamentaux de la vision progressiste, à savoir, que les découvertes scientifiques et technologiques contribuent à ce qu’en moyenne demain soit meilleur qu’hier.
L’optimisme excessif ne peut que conduire à des déceptions tout aussi excessives. Après avoir dominé le XIXème siècle, le positivisme viendra se fracasser sur les deux guerres mondiales. La vision de ce que la technologie pouvait faire lorsqu’elle était utilisée pour la destruction fit naître des interrogations quant à la capacité de l’homme à dominer sa création. Ces interrogations ont ouvert la porte au retour des idéologies réactionnaires que le positivisme et le marxisme avaient tenu en respect. Fort astucieux, les idéologues réactionnaires ont donc décrété que Verdun ou Auschwitz démontraient l’échec de la Raison, et qu’il fallait donc chercher ailleurs les solutions. Certains ont profité pour proposer un retour aux valeurs de la tradition, des hiérarchies anciennes et de la « vraie » religion. D’autres ont proposé des solutions qui tiennent de l’ascèse et du renoncement au monde. Il en résulte des critiques de la « société technicienne » qui peuvent venir d’une pensée religieuse (Jaques Ellul, théologien protestant et l’inspirateur de certains courants écologistes français, est un bon exemple) ou laïque (Martin Heidegger est le meilleur exemple). Ces idéologies se renforceront après la guerre et deviendront dominantes à la fin des « trente glorieuses », lorsque la crise économique poussera les classes moyennes à refuser aux autres ce que le « progrès » leur avait permis d’accumuler pour elles mêmes.
Nous vivons un étrange paradoxe dans une société qui incorpore en permanence des changements technologiques et scientifiques de premier ordre, tout en étant intimement persuadé que ces changements détruisent la planète, compromettent l’avenir et nous amènent chaque fois plus loin de « la nature », source de tous les bienfaits. Comment arrive-t-on a vivre avec un tel fossé entre la pratique et l’idéologie ? Comment comprendre qu’une société qui semble convaincue que la technologie est néfaste ne la rejette pas dans les faits ?
Le paradoxe est facile à comprendre si l’on se place d’un point de vue matérialiste. Les idéologies ne sont pas faites pour expliquer, mais pour justifier. L’idéologie du « progrès » constitue un danger pour les classes moyennes parce que c’est avant tout une idéologie dynamique. Postulant que l’homme peut s’améliorer par l’accumulation des connaissances et l’usage de la Raison, elle justifie par avance une remise en cause de ce qui est. Or, dans le contexte d’une économie à la croissance faible, la dernière chose que les classes moyennes souhaitent est une remise en cause de l’état existant. Il faut donc opposer à l’idéologie du progrès une idéologie de l’immobilisme. Une idéologie des rapports idylliques – car idéalisés – du passé villageois où tout le monde connaissait tout le monde, où l’on mangeait les légumes du jardin et on tirait l’eau du puits, avant l’arrivée de l’affreux « progrès ». Le fait que les mêmes qui vous dressent ce tableau charmant la larme à l’œil soient incapables de se passer plus de dix minutes de leur smartphone ne semble préoccuper personne. Et pourtant, c’est par ce détail qu’on voit combien cette idéologie sert plutôt de justificatif que de guide. Les classes moyennes terrorisées par la perspective du déclassement veulent bien du « progrès » technologique, ils l’exigent même. Mais à condition de vider ce progrès de tout contenu subversif sur le plan social. C’est pourquoi on se méfie de l’idéologie du « progrès », qui mêle dialectiquement l’un et l’autre.
On retrouve ce mécanisme dans la manière dont l’identité de la France est discutée. Si l’on croit le discours bienpensant, l’identité de la France serait à chercher dans les terroirs et les habitudes ancestrales. Les bobos revenant d’un tour dans les Gers ou l’Ardèche proclament qu’ils ont vu « la vraie France ». Ce discours connut d’ailleurs son heure de gloire sous le régime de Vichy, dont il est superflu de souligner le caractère réactionnaire, avec la devise « la terre, elle, ne ment pas » et le projet de faire de la France le grenier à blé de l’Europe Nouvelle, laissant à d’autres les activités industrielles. Mais la France a aussi une identité « moderne » : La Caravelle et le Concorde, le Minitel et le TGV, les centrales nucléaires et la carte à puce, le « France » et Ariane constituent des références aussi « identitaires » que le foie gras. La négation de cette identité, la répétition obsessionnelle du principe que la « vraie France » se trouve contenue dans le camembert au lait cru ont une fonction politique : celle de nous référer à une identité immobile.
C’est pourquoi l’irruption de la campagne publicitaire d’EDF est à la fois incongrue et bienvenue. Il faut aller chercher loin dans le temps pour trouver une expression, un film, une pièce, un roman qui mettent en scène des personnages qui « croient au progrès » et qui font en sorte qu’il arrive (2). Au moins, grâce à cette campagne, on en parlera du « progrès » à la télé. Et on saura qu’il y en a encore quelqu’un qui y croit.
Descartes
(1) La formulation même de ce slogan pose d’ailleurs un problème intéressant. Il est curieux qu’une entreprise se mêle des « croyances » de ses agents. Dire « les agents EDF agiront toujours pour le progrès » serait logique : l’employeur ayant une autorité sur ses employés, il peut leur dicter leur manière d’agir. Mais l’employeur n’a aucun contrôle sur ce que ces employés « croient ». Comment compte faire EDF pour s’assurer que ses agents « ne cesseront jamais de croire au progrès » ? Par des séances d’endoctrinement ? En virant les mécréants ? Bien sur que non. En fait, cette campagne montre combien après dix ans d’ouverture du capital l’entreprise EDF reste, pour reprendre les mots de son président « un établissement public coté en Bourse », une organisation qui se conçoit elle-même comme gardienne d’une éthique si évidente que toute personne rationnelle ne peut qu’adhérer. Dans cette logique, les agents EDF « ne cesseront jamais de croire au progrès » parce que cette croyance est consubstantielle à leur travail.
(2) Qui se souvient aujourd’hui de « La meilleure part » (1956) d’Yves Allégret, où Gérard Philippe joue le rôle d’un ingénieur qui dirige la construction d’un grand barrage et y laisse sa santé ? En italien, le film portait le titre « les années qui ne reviendront pas ». Tout un programme…
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