Je venais de donner la dernière touche à mon papier sur l’affaire Leonarda Dibrani. Je venais tout juste d’appuyer sur la touche « publier » avec toujours ce vague sentiment qui mélange la satisfaction du devoir accompli et l’insatisfaction de ne pas avoir vraiment écrit l’article qu’on aurait voulu écrire… et voici qu’en levant les yeux je vois sur l’écran du téléviseur l’image rondouillarde de notre président de la République. Un frisson de crainte m’a traversé un instant. Peut-être que le président allait prendre de la hauteur, montrer qu’il n’est pas soumis à la dictature de l’émotion, réaffirmer que force doit rester à la loi, couvrir les fonctionnaires dont il est en dernière instance le chef suprême… cela aurait pu d’un coup rendre mon analyse fausse et porter un coup irréparable à ma crédibilité !
Et bien, j’avais tort de m’inquiéter. La déclaration présidentielle était prévisible. Comme à son habitude, Hollande a fait, dans un français approximatif qui oscille toujours entre la vérité de La Palisse et l’erreur de syntaxe, l’une de ces synthèses-éteignoir dont il a le secret. C’est un morceau qui mérite d’être étudié in extenso. Pour cela, je me suis permis de transcrire la déclaration du président de la République à partir de la vidéo publiée sur le site de l’Elysée, aucun texte n’ayant été publiée. J’ai essayé de respecter le plus strictement possible la syntaxe originale, sans corriger les erreurs même évidentes. Vous trouverez ce texte en annexe. Mais permettez-moi de commenter quelques extraits :
Le rapport vient de m’être remis par le ministre de l’intérieur. Ses conclusions sont claires : d’abord, l’enquête confirme qu’aucune règle de droit n’a été enfreinte dans l’examen de la situation de la famille de Leonarda et pas davantage dans la décision de mettre en œuvre l’obligation de quitter le territoire parce que toutes les voies de recours avaient été épuisées. Mais l’enquête indique aussi que l’interpellation de la collégienne s’est déroulée à l’occasion d’une sortie scolaire. Même si la prise en charge de la collégienne a eu lieu à l’abri des regards, c’est une infraction par rapport à ce que l’on peut penser être la possibilité d’interpeller une enfant. Il n’y a donc pas eu de faute, et de ce point de vue la loi a été parfaitement respectée. Mais il y a eu un manque de discernement dans l’exécution de l’opération.
Nous savons donc maintenant qu’il peut être reproché à un fonctionnaire, outre une infraction à la loi et aux procédures, une « infraction par rapport à ce que l’on peut penser être la possibilité d’interpeller un enfant ». On admirera la clarté et l’élégance de la formule, mais surtout on est en droit se demander qui est ce « on » qui pense les possibilités d’interpeller les enfants. Qui décide ? Qui fait les règles ? Au nom de quoi on décide qu’on peut interpeller les gens dans un orphelinat ou un restaurant d’entreprise mais pas dans une école ? Qui fixe la liste des lieux « interpellables » et des lieux qui ne le sont pas ?
En fait, cette nouvelle « infraction » que le président invente a pour but de faire plaisir à tout le monde dans la logique de la synthèse hollandienne. La loi a été respectée mais il y a quand même « infraction ». La loi a été respectée, mais les fonctionnaires ont fait preuve d’un « manque de discernement » dont ils sont blâmables. Leonarda Dibrani a donc été légalement expulsée, mais la République dans sa grande générosité lui permettra quand même de revenir. Mais pas à n'importe quelle condition :
Enfin les valeurs de la République c’est de tenir compte de situations humaines, et par rapport au cas de cette jeune fille, Leonarda, si elle en fait la demande compte tenu des circonstances, et si elle veut poursuivre sa scolarité en France, un accueil lui sera réservé. Et à elle seule.
Comme quoi, la générosité de la République a ses limites. Si Leonarda Dibrani peut revenir, ses petits frères et sœurs n’ont pas, eux, eu la chance d’être médiatisés, et ne sont donc pas éligibles à l'humanisme républicain façon Hollande. Car celui-ci est semble-t-il indexé sur le bruit médiatique de chaque affaire. Car c’est là la seule différence entre Leonarda et ses petits frères et sœurs : la médiatisation. Sachez-le donc, chers lecteurs : la médiatisation c’est la clé de tout. Médiatisez votre chômage, et le président vous recevra et s’occupera de votre cas. Médiatisez votre expulsion, et le président lui-même vous demandera de revenir. Peu importe le mérite de votre dossier, la légalité de votre expulsion. Les lois cessent de s’appliquer lorsque le dieu aux mille bouches le décide. Toutes les lois, d’ailleurs, y compris celle qui veut qu’on ne sépare pas les enfants mineurs de leurs parents. Imaginons que la jeune Leonarda veuille revenir, qui assurerait sa tutelle en France ? François Hollande en personne ? Qu'en pense Valérie ?
Le président semble avoir oublié que parmi les « valeurs de la République » il y a ce petit détail qui s’appelle « égalité devant la loi ». Un principe que le président viole ouvertement en déclarant que Leonarda, seule parmi toutes les filles kossovares, seule parmi les membres de sa famille, aura droit à une exception que la loi ne prévoit pas. En fait, des « valeurs de la République » le président n’en a cure. Il fallait jeter un os à la rue pour conjurer le risque d’une agitation lycéenne, et c’est cela qui demain ouvrira la porte du retour à Leonarda Dibrani. C’est dire si les appels à « appliquer la loi » qui parsèment la déclaration présidentielle sonnent creux.
Mais une fois les lycéens calmés, il fallait s’attaquer à une autre cible chère – du point de vue électoral, s’entend – au cœur des socialistes. Vous avez certainement déviné : il s’agit des enseignants. Et voici ce qu’on leur promet :
Les valeurs de la République c’est aussi l’école et ce qu’elle représente. Un lieu d’émancipation, d’intégration. L’école elle doit être préservée des conflits de la société. Et là je pense que nous devons faire preuve d’une plus grande clarté. C’est pourquoi une instruction sera adressée aux préfets par le ministre de l’intérieur prohibant toute interpellation d’enfants dans le cadre scolaire, aussi bien dans les établissements que dans les transports, les sorties, ou les centres de loisirs. L’école doit être préservée, parce que c’est un lieu où les enfants doivent être eux-mêmes en sécurité.
Après un président de l’Assemblée Nationale qui déclare que la Loi doit s’incliner devant « les valeurs », nous avons un président de la République qui estime que l’action de la police et de la gendarmerie pourrait compromettre la sécurité de nos enfants. Car c’est précisément cela que nous dit ce texte. Pour « préserver l’école des conflits de la société » il faut tenir à distance les fonctionnaires dont la fonction est précisément de réguler ces conflits. Cette croyance que ce ne sont pas les délinquants, mais ceux qui sont chargés de les réprimer qui font rentrer les « conflits de la société » à l’école est l’un de ces mythes qui nous viennent de 1968 et qui ont tant fait pour rendre le métier d’enseignant un métier impossible. C’est quand même curieux d’imaginer qu’on puisse éduquer nos enfants en citoyens tout en faisant de l’école une zone de non-droit, où la loi de la République ne s’appliquerait pas. Ce serait une drôle d’éducation républicaine celle qui enseignerait qu’il faut se méfier des forces qui sont chargées de nous protéger.
Il n’y a aucune raison que l’école soit une enceinte sacrée qui, comme les églises naguère, disposent d’une sorte de « droit d’asile ». N’en déplaise aux enseignants, qui ont une certaine tendance à placer leur statut au dessus des lois. Si l’on croit la déclaration présidentielle, l’instruction aux préfets interdira aussi l’interpellation des petits racketteurs et trafiquants de drogue, qui pourront exercer leurs talents avec la garantie de l’impunité. Cela fera certainement plaisir à certains enseignants qui croient toujours qu’ils protègent leurs élèves en dissimulant ces faits à la police et à la justice ou en refusant de leur prêter leur concours. Car c’est là à mon avis la motivation de cette « sanctuarisation » de l’école. Il ne s’agit pas de protéger les enfants – qui voient quotidiennement aux informations ou dans la rue des choses bien plus violentes qu’une interpellation – mais de protéger les enseignants, qui n’ont pas envie de se sentir « complices » de l’interpellation en question. Les enseignants, malheureusement, sont plus attachés aux droits que donne le statut de fonctionnaire qu’aux obligations qui s’y rattachent, et tout particulièrement au fait qu’en tant que fonctionnaires de l’Etat ils sont tenus d’appliquer et de faire appliquer les lois, même celles qui leur déplaisent.
Adlai Stevenson notait, en paraphrasant un célèbre dicton, que si le pouvoir corrompt, l’impuissance corrompt absolument. François Hollande en est réduit, pour essayer de se faire quelques points de popularité en plus, de traîner dans la boue l’autorité de l’Etat en accréditant l’idée que la politique migratoire de la France se fait non pas à la Corbeille mais pire, au journal de France 2. Dans une déclaration bourrée de fautes et de poncifs, il affirme que l’école deviendra une zone de non-droit ou les lois de la République ne s’appliquent pas, qu’une personne expulsée légalement après épuisement de tous les recours sera finalement autorisée à revenir « elle seule » oubliant d’un coup la doctrine qui veut qu’on ne sépare pas les enfants mineurs de leurs parents. Et pour couronner le tout affirme que tout cela permettra « d’appliquer la loi ». Je n’attendais pas beaucoup d’Hollande, mais je dois avouer que le désastre dépasse toutes mes espérances…
Descartes
Annexe : Déclaration du président de la République du samedi 19 octobre 2013.
Je reproduis ici in extenso la déclaration du président. Ce texte a été transcrit à partir de la vidéo publiée sur le site de l’Elysée en étant le plus fidèle possible. Je n’ai donc pas corrigé les fautes de syntaxe et les pataquès qui émaillent le texte, et qui me semblent très significatifs de la manière dont le président conçoit sa communication. Voici donc le texte :
Les conditions de l’éloignement de la jeune Leonarda ont suscite, et je le comprends parfaitement, une légitime émotion, notamment dans la jeunesse. Car la France est un pays de droits, et de liberté. Et c’est ce qui fait le fondement même de notre République. Etre ferme, car c’est nécessaire pour vivre ensemble, et en même temps être humaine parce c’est ce qui fonde notre capacité à vivre en commun. C’est pourquoi le gouvernement a demandé, dès qu’il en a eu connaissance, une enquête sur ce qui s’était produit dans ce collège ou dans le transport scolaire concernant la jeune Leonarda.
Le rapport vient de m’être remis par le ministre de l’intérieur. Ses conclusions sont claires : d’abord, l’enquête confirme qu’aucune règle de droit n’a été enfreinte dans l’examen de la situation de la famille de Leonarda et pas davantage dans la décision de mettre en œuvre l’obligation de quitter le territoire parce que toutes les voies de recours avaient été épuisées. Mais l’enquête indique aussi que l’interpellation de la collégienne s’est déroulée à l’occasion d’une sortie scolaire. Même si la prise en charge de la collégienne a eu lieu à l’abri des regards, c’est une infraction par rapport à ce que l’on peut penser être la possibilité d’interpeller une enfant. Il n’y a donc pas eu de faute, et de ce point de vue la loi a été parfaitement respectée. Mais il y a eu un manque de discernement dans l’exécution de l’opération. J’en tire donc à mon tour trois conclusions. La première c’est que les valeurs de la République c’est le respect de la Loi. La loi doit s’appliquer. Cela vaut pour le droit d’asile qui devra encore être reformée pour accélérer les procédures pour ne pas avoir ce nombre de déboutés qui ensuite restent sur le territoire parce qu’ils y sont là depuis trop longtemps. La force de la loi est d’avoir une politique d’immigration qui soit claire avec des conditions pour le droit au séjour. Le respect de la loi c’est de traduire les conséquences d’une obligation de quitter le territoire pour les personnes qui n’ont pas à y rester. Et la force de la loi c’est la condition pour qu’il y ait à la fois une politique de l’immigration et une politique de sécurité que chacun peut comprendre.
Les valeurs de la République c’est aussi l’école et ce qu’elle représente. Un lieu d’émancipation, d’intégration. L’école elle doit être préservée des conflits de la société. Et là je pense que nous devons faire preuve d’une plus grande clarté. C’est pourquoi une instruction sera adressée aux préfets par le ministre de l’intérieur prohibant toute interpellation d’enfants dans le cadre scolaire, aussi bien dans les établissements que dans les transports, les sorties, ou les centres de loisirs. L’école doit être préservée, parce que c’est un lieu où les enfants doivent être eux-mêmes en sécurité. Et donc l’instruction ne laissera aucun doute sur la volonté du gouvernement et la manière avec laquelle nous devons agir.
Enfin les valeurs de la République c’est de tenir compte de situations humaines, et par rapport au cas de cette jeune fille, Leonarda, si elle en fait la demande compte tenu des circonstances, et si elle veut poursuivre sa scolarité en France, un accueil lui sera réservé. Et à elle seule.
La France, je l’ai dit, c’est la République. La République c’est la fermeté dans l’application de la loi, et c’est l’humanité aussi dans ce que doit être nos procédures. Je veille à chaque occasion à ce que le gouvernement et le ministre de l’intérieur puissent mener la politique que j’ai déterminé. Et en même temps je veux avec le Premier ministre qu’il y ait des règles qui puissent être chaque fois interprétées dans le meilleur sens pour notre République. Et cette affaire a été l’occasion d’une clarification et désormais il n’y a plus de doute sur ce que doit être l’école, sur ce qu’il est possible d’y faire, et je pense que cela apaisera tout en permettant à la loi de s’appliquer.
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