L’actualité ne donne que peu d’occasions de s’amuser. Il faut donc en profiter chaque fois qu’une occasion se présente. Je vous propose donc, mes chers lecteurs, de laisser de côté pour un moment les affaires sérieuses et de revenir au meilleur spectacle comique de l’année, à savoir, la préparation des élections municipales au Front de Gauche et notamment les tribulations parisiennes du Front. Un spectacle qui contient tous les éléments du vaudeville : l’époux trompé, l’amant caché dans l’armoire, les portes qui claquent… ce dont on peut douter par contre, c’est que la fin soit heureuse.
Mais pour comprendre les dernières aventures du Front de Gauche, il n’est pas inutile de faire un petit plongeon dans le passé. Venez donc, petits saligauds, tonton Descartes va raconter une histoire…
La chose commence il y a bien longtemps, en 2005 pour être plus précis. Cette année là, notre république était gouvernée par un roi débonnaire et plutôt feignant mais qui avait – et cela lui vaudra une place dans la grande Histoire – quelques restes de gaullisme. Au point de décider que le traité constitutionnel européen, produit par une flopée d’eurolâtres réunis à Bruxelles sous la houlette de Valery Giscard d’Estaing – tout un programme – ne pouvait être ratifié autrement que par un vote du peuple français (1). Il convoqua un référendum, que le camp du « non » emporta brillamment.
La « gauche radicale » se raconta alors que c’était le « non de gauche et antilibéral » qui l’avait emporté, oubliant un peu vite combien le camp du « non » était hétérogène. De cette victoire est sortie l’idée de profiter de l’opportunité pour traduire le « non » au traité constitutionnel en résultats électoraux. Et ça tombait bien, puisque l’élection présidentielle de 2007 apparaissait à l’horizon…
Gros plan maintenant sur le PCF. Le parti de Thorez et Duclos était devenu en 1994 le parti de Robert Hue et de la « mutation ». « Mutation » qui consistait fondamentalement à donner le pouvoir dans le parti aux « notables », élus ou apparatchiks (ce sont souvent les mêmes). Or, ce qui préoccupait essentiellement les « notables », c’était que l’étiolement du potentiel électoral du parti commençait à menacer sérieusement leurs positions. De cette inquiétude est sortie une politique d’ouverture vers la « société civile » où l’on vit des personnalités diverses et variées, ayant autant de rapport avec la tradition communiste qu’un diplodocus en a avec un colibri, être invités à grands frais de publicité à entrer dans les instances dirigeantes du PCF. Bien sur, tout cela n’est pas gratuit et les « personnalités » ont vite exigé des postes et prébendes. On vit ainsi Michaela Friggiolini (sphère LGBT) ou Fodé Sylla (sphère ex-PS-Jack-Lang) devenir députés européens PCF, ou Jacques Nikonoff devenir membre du Comité National. L’ouverture en question – connue sous le nom code de « mutation » - était censée par l’intermédiaire de ces « personnalités » apporter la crédibilité et effacer la mauvaise image du PCF. Cela n’a pas marché : les « personnalités » en question n’ont fait que brouiller le message du PCF en y superposant toutes sortes de « marottes » sociétales, elles ont décourage les militants et les électeurs et notamment ceux des couches populaires. Le PCF a enchaîné une suite de désastres électoraux ponctués par un affaiblissement de son poids militant, jusqu’aux désastres de la liste européenne « Bouge l’Europe ! » qui n’a pas bougé grand chose, puis de la candidature présidentielle de Robert Hue en 2002 avec 3% des voix. Les « notables » défenestrent donc Robert Hue et investissent Marie-George Buffet, qui se met donc à la recherche d’une stratégie de rechange. De rechange, ma non troppo : les « notables » continuent à penser que le PCF comme force autonome est condamné, et qu’il – donc eux-mêmes – n’a d’avenir qu’en se noyant dans un mouvement plus large.
La victoire du « non » au référendum donne des ailes à certains, qui proposent de constituer pour les élections présidentielles de 2007 un front avec les mouvements « antilibéraux » avec lesquels le PCF a milité pour le « non » au Traité. Ce seront les « collectifs antilibéraux ». Seulement, les nouveaux patrons du PCF ont oublié leur histoire. Ce qui caractérise en France le camp « alternatif », la seule chose qui unit trotskystes et anti-nucléaires, maoïstes et « décroissants », altermondialistes et « libéraux-libertaires » verts, c’est un profond anticommunisme. La construction des « collectifs antilibéraux » s’engage donc dans un profond malentendu : d’un côté le PCF, qui porte par son organisation, ses finances et ses militants l’essentiel du mouvement, et dont les militants estiment donc que la tête de liste leur revient ; de l’autre diverses sortes de « alternatifs » qui ne représentent pas grande chose – en dehors d’une caution – mais qui sont résolus à barrer la route à un candidat qui viendrait du PCF. Cette contradiction provoquera l’explosion des « collectifs », avec finalement une candidature communiste, celle de Marie-George Buffet, et une candidature anticommuniste, celle de José Bové. Le score sera désastreux pour le PCF (1,9%) qui aura tout de même la consolation de voir la candidature Bové faire un score largement plus ridicule.
Après l’élection de 2007, le PCF se trouve donc en plein traumatisme, avec une direction fortement affaiblie. Une direction qui dépend des « notables » locaux, qui de plus en plus se désintéressent des grandes questions nationales pour se recentrer sur leur environnement immédiat. En quinze ans de « mutation » ont transformé profondément le PCF en un parti « fédéral », ou chaque cacique local fait la pluie et le beau temps chez lui et se soucie avant tout de son petit pré carré.
C’est là que rentre dans l’histoire un nouveau personnage : Jean-Luc Mélenchon. Un de ces anciens militants gauchistes que Mitterrand avait attiré au PS en leur promettant une brillante carrière et la peau du PCF. Mais les années sont passées, le « vieux » est mort, et la carrière ne suit pas. L’évolution du PS après la défaite de 2002 puis celle de 2007 le convainc qu’il n’a plus rien à espérer au Parti socialiste. C’est là qu’il se rappelle un des exploits tactiques les plus notables de celui qui n’était pas encore « Tonton » : l’OPA réussie en 1972 – tout ça vient de loin… - sur la vieille SFIO, et qui avait vu l’outsider Mitterrand, qui n’avait jamais de sa vie été socialiste, qui n’était à l’aube du congrès d’Epinay que le dirigeant d’un petit parti vaguement de gauche, devenir premier secrétaire du Parti socialiste, brûlant la politesse à tous les « grands » de la SFIO. Le PCF en 2008 rappelle un peu la SFIO de 1972. Comme le PCF en 2008, la SFIO avait elle aussi touché le fond lors des élections présidentielles de 1969. Comme le PCF, la SFIO était en plein désarroi, avec une direction affaiblie et contestée par les « notables » locaux. Pour l’amoureux d’histoire qu’est Mélenchon, la ressemblance est frappante.
Le premier mouvement de Mélenchon est de séduire Marie-George Buffet. Il se fait tout gentil. Plein de promesses. Il veut bien quitter le PS, s’il est assuré d’une alliance d’égal à égal et de la bienveillance du PCF. Mais promis, il ne s’agit pas de prendre le pouvoir, c’est juste une question de « valeurs »… Et cela marche. Fort de ces assurances, Mélenchon quitte le PS fin 2008. Quelques semaines plus tard, le « Front de Gauche pour changer l’Europe » est constitué pour préparer les élections européennes de 2009. Mélenchon continue sa campagne de charme. Le PCF ne veut pas lui donner la tête de liste à Paris ? Il se contente du sud-ouest sans protester outre mesure. Il ne perd pas d’opportunité, à chacun de ses passages à la télévision – et il y passe souvent – pour dire combien il aime et respecte la culture communiste, combien les communistes ont apporté à la France… les communistes, habitués à un langage fort différent sont conquis. Ils ne réagissent même pas lorsque leur nouvel allié chante les louanges de leur archi-ennemi François Mitterrand. C’est le parfait amour.
Mais cet amour cache un opposition fondamentale. Pour les communistes, il est hors de question de fondre leur parti dans une autre organisation. Le projet de Mélenchon, c’est de transformer le « Front de Gauche » en un nouveau parti dont il serait bien entendu le principal dirigeant. N’ayant qu’une piètre opinion – à juste titre – des talents politiques des dirigeants nationaux du PCF, il ne doute un instant de sa capacité à s’imposer. Cependant, Mélenchon comprend assez vite qu’il vaut mieux y aller doucement. Tout geste brusque peut que réveiller le réflexe de « forteresse assiégée » particulièrement fort au PCF et il ne faudrait pas grande chose pour que les militants communistes rejettent cet ancien de l’OCI devenu maastrichien et mitterandolâtre. Si Marie-George Buffet lui est personnellement acquise et le défend contre vents et marées, les « notables » communistes et les militants se méfient de lui. D’autant plus que Mélenchon a du mal à faire grandir son propre parti tout en contrôlant ses propres troupes. Celles-ci, venant du PS ou de l’extrême gauche, n’ont pas nécessairement compris que la « grande politique » du Petit Timonier exige qu’ils mettent en sourdine leur anticommunisme viscéral et surtout qu’ils s’abstiennent d’embêter les « notables » du PCF. Cela donnera lieu à pas mal de couacs sur le terrain qui laisseront des traces…
Mélenchon compte sur l’élection présidentielle pour faire sauter le « verrou » que représente l’appareil du PCF. S’il fait un très bon résultat à la présidentielle, il aura la légitimité pour fonder son « Die Linke » à la française. Les débuts sont auspicieux : traumatisé par l’échec de Buffet en 2007 qui avait failli coûter la tête à la direction nationale, les « notables » ne sont pas chauds pour envoyer l’un d’eux se faire massacrer. Et puis ils sont bien mieux renseignés par leurs militants de l’état de l’opinion, et ne croient pas trop aux sondages mirobolants et aux discours triomphalistes du candidat prospectif. Pire : certains pensent qu’il s’y cassera les dents et que cela le calmera. La direction du PCF fait donc ce qu’il faut pour que Mélenchon soit investi. Il fera une bonne campagne… et fait le plein des voix de l’extrême gauche avec 11% des voix. Ce n’est pas mal, mais pas assez pour lui donner l’autorité incontestable qu’il recherchait. Il jouera son pari à quitte ou double à Hénin-Beaumont, et le perdra lamentablement. Avec cette lamentable affaire, la direction du PCF donne pour terminée la séquence présidentielle. Mélenchon n’est plus que le co-président du PG et doit rentrer dans le rang. Ses tentatives désespérées pour être nommé « porte parole » du Front de Gauche se voient opposer une fin de non recevoir communiste.
A partir de là, la question est donc pour Mélenchon comment rebondir. Il est en effet parfaitement conscient de la fragilité de sa position. Général sans troupes, il n’existe que parce qu’il est dans les médias. Adepte des « coups », il a compris qu’il ne peut rester visible que s’il impose l’agenda, que s’il apparaît pour le grand public dans le rôle de « chef » du Front de Gauche. C’est pourquoi, après des consultations approfondies avec lui-même, il décide que la doctrine du Front de Gauche est « l’autonomie conquérante » - i.e. cracher sur le PS à chaque opportunité – ce qui excluait bien entendu tout accord électoral avec le PS.
Avec son décret, Mélenchon fait bien plus qu’énerver des militants communistes fatigués de se voir dispenser des leçons de « vraie gauche ». Avec sa doctrine, Mélenchon commet pour la première fois l’erreur d’affronter les « notables » du PCF, au moment où ceux-ci jouent leur peau. Le PCF a sacrifié sur l’autel du Front de Gauche la moitié de ses élus régionaux, le quart de ses conseillers généraux, la moitié de ses députés, et certains commencent à trouver qu’il a déjà assez donné. Et lorsque les militants constatent que dans certaines régions les conseillers élus sur les listes Front de Gauche quittent le groupe du même nom pour constituer des groupes séparés avec les élus EELV dès qu’on leur refuse un hochet, que dans certaines municipalités le PG participe à des listes contre le maire communiste sortant, que le PG refuse de payer sa part du dépassement des dépenses de la campagne présidentielle laissant l’ardoise au seul PCF… ils finissent par se poser des questions.
Dans ces affaires, les militants ont souvent tendance à raisonner comme s’ils vivaient dans le monde des bisounours. D’expliquer les affrontement par des « égoïsmes de boutique » ou des « intérêts personnels », alors que les accords ne peuvent évidemment qu’être le résultat de dirigeants désintéressés et le triomphe de l’intérêt général. Ils se trompent : C’est partout et toujours une question de rapports de force entre des intérêts divergents. Et les gens comme Mélenchon sont des experts lorsqu’il s’agit de monter des « coups » pour mettre l’adversaire en mauvaise posture. Un art qu’ils ont appris, là encore, chez « Tonton ». A Paris, le PG a voulu créer un « casus belli » pour mettre la direction fédérale du PCF – et par élévation, la direction nationale – en difficulté. Mélenchon et son équipe ont encore une fois joué à pile et face, pariant que la direction du PCF n’aurait pas les attributs masculins nécessaires pour aller jusqu’au bout, ou que si elle y allait, elle serait mise en minorité par ses propres militants. Tout y était : les attaques ad hominem contre Ian Brossat et Pierre Laurent, les menaces de représailles, l’appel direct aux militants communistes… rien n’a fait. Les militants communistes ont refusé de lâcher la proie – faut dire qu’elle était succulente, les socialistes à Paris sont prêts à mettre le prix – pour l’ombre d’une liste autonome qui avait toutes les chances de se planter. A 57% ils ont rejeté « l’autonomie conquérante » pour avoir trente deux conseillers d’arrondissement et treize conseillers de Paris, avec un poste de sénateur en prime.
Du coup, c’est Mélenchon qui se retrouve dans une situation difficile. D’un côté, cette affaire a libéré l’anticommunisme latent au PG, ce qui rendra le rabibochage encore plus difficile, alors que le PG tout seul ne représente rien. Le premier test sera la question de l’utilisation de l’étiquette « Front de Gauche ». Le Petit Timonier a beau déclarer que « il y aura une liste Front de Gauche à Paris », il sait qu’il joue avec le feu. Si la liste Simmonet utilise le logo « Front de Gauche », cela légitimera par avance l’utilisation du fameux logo à toutes sortes de listes « dissidentes ». Ce serait la fin des haricots, et le PG n’y gagnerait pas vraiment.
Mais plus profondément, cette affaire pose en grand la question de l’avenir de ce « machin » qu’on appelle le Front de Gauche. L’institutionnalisation du « machin » s’est révélée impossible : lui donner des organes dirigeants habilités à parler au nom du Front pose la question de la représentativité de ces organes, et à ce jeu-là le PCF, qui représente toujours les 90% des forces militantes, écrase tous les autres. Le système actuel ou chaque organisation est censée compter pour un est ingérable : le PCF n’acceptera jamais – à juste titre – de se voir dicter sa politique par un ramassis de groupuscules qui célèbrent leur congrès dans des cabines téléphoniques. Par la force des choses, le Front de Gauche restera un compromis boiteux entre des gens qui au fond se méprisent et se détestent (2), mais qui trouvent encore un avantage à être photographiés ensemble. Une sorte de tribu gauloise avec Mélenchon dans le rôle d’Assurancetourix.
Descartes
(1) On peut dire beaucoup de mal de Chirac, mais il passera à l’histoire comme le dernier des présidents de la République – du moins jusqu’à maintenant – ayant assez de courage pour défier l’opinion médiatique lorsque les intérêts du pays lui semblaient l’exiger. Imaginez-vous Hollande ou même Sarkozy défier les américains à la veille de la deuxième guerre du Golfe, ou appelant un référendum sur un traité européen ? Si oui, vous avez plus d’imagination que moi…
(2) Vous trouvez que j’exagère ? Voici ce qu’écrit Mélenchon sur son blog, après le vote des militants communistes : « Pour l'instant c'est encore l’heure des petites et grandes perfidies chargées de masquer l'ampleur du retournement de veste. Pour Yann Brossat, l'homme qui m’avait garanti en juin dernier un vote à 80 % en faveur de l'autonomie, le mariage forcé avec le PS serait une « union libre » ». On notera l’élégance du geste qui consiste à révéler, par dépit, une conversation privée que son interlocuteur n’a bien entendu aucun moyen de démentir. Mais Mélenchon n’a jamais été très élégant avec ceux que ne lui servent plus. On se rappelle comment il avait traîné Claude Debons dans la boue – sans jamais mentionner son nom – lorsque celui-ci avait quitté le PG…
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