Un jeune de 18 ans est mort. C'est là une tragédie absolue: un être humain aux portes de la vie, ayant devant lui tous les possibles ouverts, a disparu sans retour ni remède. Il s'appelait Clément Méric et maintenant il n'est plus.
Dans une gauche en mal de héros et de martyrs, l'affaire était jugée bien avant que l'enquête ait révélé quoi que ce soit sur le déroulement des faits et l'identité des participants. Clément Méric était militant du groupuscule "Action Antifasciste", ceux qui ont causé sa mort avaient des tatouages à croix gammée, il ne pouvait s'agir que d'un crime politique.
Mais ici comme partout il faut revenir, inlassablement, aux faits. Et qu'on ne vienne pas me dire que ce faisant on manquerait de respect à la mémoire du disparu. Comme disait Voltaire, "on doit des égards aux vivants, aux morts nous ne devons que la vérité". Les faits donc (1). Le décor d'abord: un appartement dans un immeuble haussmannien du quartier de la Gare St Lazare, dans le secteur commerçant de la rue Caumartin. Un appartement où se déroule une "vente privée" de vêtement de marque, notamment des marques Ben Sherman ou Fred Perry. Des marques "emblématiques" autant du mouvement skinhead, que des groupes "autonomes" d'extrême gauche.
Dans ce décor enter d'abord le groupe ou se trouve Clément Méric. Ils sont quatre garçons qui regardent la marchandise. Arrivent alors trois autres jeunes, deux garçons et une fille. Eux aussi sont des clients qui viennent faire leurs courses. Les deux hommes portent sur eux des signes de la mouvance skinhead "faf" (2): tatouages explicites, t-shirt de groupes de musique catalogués à droite comme "blood and honour". Les "antifafs" se moquent de la tenue des nouveaux arrivants, on échange des invectives (3), le vigile chargé de surveiller la vente les sépare. Les groupes se séparent en se défiant à "régler ça dans la rue". Fin du premier acte.
Le second acte est bref et confus: les deux groupes quittent les lieux successivement. Ils se retrouvent dans la rue à quatre contre quatre (les "fafs" ayant demandé du renfort). La bagarre éclate. Clément Méric reçoit un violent coup de poing, il tombe et se cogne la tête contre un plot métallique. Les agresseurs s'enfuient. Méric, qui saigne abondamment est transporté à l'Hôpital de la Pitié-Salpétrière. Il ne se réveillera pas.
Voilà pour les faits. Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils sont d'une désespérante banalité. Deux groupes de jeunes imbéciles se battant pour un "territoire" identitaire. Car c'est bien d'identité qu'il s'agit : on pourrait changer "skinhead" et "antifa" pour "PSG" et "OM" ou "cité X" et "cité Y" et l'histoire serait exactement la même. Ces bagarres n'ont rien de politique. Elles traduisent un mode de pensée "tribal" dans lequel le monde est divisé d'une manière dichotomique entre "les nôtres", qui méritent en toute circonstance égards et solidarité, et "les autres", envers qui tout est permis. La "tribu" a bien entendu un "territoire" symbolique que ses membres sont appelés à défendre. Et tout moyen est légitime, puisque la loi de la tribu est toujours supérieure à la loi de la République.
Que les jeunes aient besoin de cette passer pour devenir adultes, c'est possible. Que l'incapacité de notre société à leur proposer des rituels de passage institutionnalisés exacerbe ce besoin, c'est plus que probable. Mais ce n'est pas une raison pour le monde adulte de regarder sans rien faire, ou pire encore, d'encourager - quand ce n'est pas de manipuler - ce besoin dans des buts commerciaux ou politiques. Je l'ai écrit plusieurs fois dans ce blog, et je vais l'écrire une fois encore: il faut combattre résolument cette vision qui transforme le combat politique en guerre civile. Non, il n'y a pas "les nôtres" et "les autres". La République, c'est le souci des droits et de la liberté de tous, et non seulement des gens qui nous ressemblent ou pensent comme nous. La "violence de gauche" n'est pas plus admissible que la "violence de droite". Exiger la dissolution des "groupuscules d'extrême droite" au motif qu'ils incitent à la violence, c'est bien. Mais que deviennent alors les "groupuscules d'extrême gauche" et qui font de même ?
Tiens, prenons par exemple cette "Action Antifasciste" dont Clément Méric était militant. Le voyage et éclairant. Voici quelques unes des images qu'on peut trouver sur leurs sites (4):


Intéressant, n'est ce pas ? On peut toujours dire pour le premier des deux qu'il s'agit d'une violence symbolique, mais que faire du second, ou l'on montre un acte de violence réel ? Est-il légitime dans notre république de frapper un homme - un homme à terre, notez le bien - parce que ses idées nous déplaisent ou - pire encore - parce qu'il porte un t-shirt ou un tatouage à croix celtique ? Il semblerait qu'à gauche cela ne gêne pas grand monde. Comme cela ne gêne personne de voir sur ces mêmes sites des images encore plus explicites:



On le voit donc: la "cause antifasciste" justifie tout, y compris les armes à feu. Les textes publiés sur ces sites sont encore plus explicites. On se vante ainsi d'avoir "coursé" tel ou tel leader identitaire (pour lui demander un autographe, sans doute).
Bien entendu, il suffit de lire un peu les textes (assez indigents, il faut le dire, voir un exemple ici) pour s'apercevoir que dans "Action Antifasciste", le mot important n'est pas "antifasciste" mais "action". L'antifascisme - qui n'est pas même défini - n'est qu'une justification, ce qui importe véritablement c'est le frisson, la chaleur, le danger, la camaraderie... toutes ces expériences "viriles" que les générations précédentes ont trouvé dans la guerre et qui manquent à une génération sans aventure. Avant de devenir notaire, comme disait Jouhandeau, Clément Méric et ses camarades auront voulu connaître le frisson. Comment expliquer autrement qu'ils se soient mis en danger volontairement comme ils l'ont fait ?
Clément Méric en est mort, et c'est une tragédie. Mais vouloir faire de cette tragédie une affaire politique frise l'indécence. Surtout lorsqu'on le fait au nom de la dichotomie entre "nous" et "eux" (5). Lorsque Pierre Laurent écrit que "il faut combattre la violence fasciste" - c'est le titre de son communiqué sur le site du PCF - on a envie de lui demander pourquoi il limite son propos à la "violence fasciste" seulement. Y aurait-il d'autres violences "non-fascistes" que Pierre Laurent n'estime pas devoir combattre ? Si c'est le cas, il faudrait vite nous expliquer lesquelles. Et sinon, il faut arrêter de ménagerceux qui rêvent encore d'une guerre civile qui serait "accoucheuse de la révolution" selon la formule consacrée.
Non, Clément Méric n'est pas "tombé pour avoir combattu le fascisme", pas plus qu'il n'a "été frappé à mort (...) par un groupe de l’extrême droite radicale, les jeunesses nationalistes révolutionnaires", comme le dit le l'inénarrable communiqué du NPA (6). Sa mort tient plus de la bagarre de supporters que d'un attentat politique. Le présenter comme un martyr, lui rende hommage en chantant "le chant des partisans" comme s'il s'agissait d'un soldat tombé sur le champ de bataille est au mieux une preuve d'ignorance historique, au pire une manipulation.
Si l'on veut combattre le fascisme, alors il faut combattre ce qui fait l'essence du fascisme aujourd'hui en France: la fascination pour la violence, le primat de l'action et le mépris pour l'activité intellectuelle , l'idée que certaines vies, celles des "nôtres" valent plus que d'autres, la soumission aux lois de la "tribu" avant celles de la République. En d'autres termes, le remplacement de l'universalisme des Lumières par l'autorité de la communauté, de l'ethnie, de la tribu. Nous ne sommes pas dans un contexte de dictature ou de guerre civile. nous avons la chance de vivre dans une République avec des institutions solides et qui, quelque soient leurs défauts, permettent l'existence de vastes espaces de débat et de participation. Dans une République comme la notre, le fascisme ne se combat pas avec des battes, des flingues ou des bombes. Pas plus qu'il ne se combat en "parlant cru et dru". Il se combat en proposant une vision et un projet crédible qui puisse fédérer et donner une issue à ceux qui sont tentés de donner leur vote et leur appui aux fascistes.
Combattre le fascisme, c'est combattre toutes les pulsions de mort. Nous avons, nous adultes, le devoir d'expliquer aux jeunes que le véritable héros n'est pas celui qui meurt pour ses idées, mais celui qui vit pour elles et qui les fait avancer. Que nous n'avons pas besoin de martyrs, nous avons besoin de militants vivants et qui ont envie de vivre. Que la politesse, la sensibilité, le respect, la patience et le respect du droit sont des vertus républicaines qu'il faut défendre. Que dans une société civilisé nous avons tout intérêt à ce que l'Etat détienne le monopole de la violence légitime et à bannir ce mythe détestable du "justicier" qui se fait en même temps législateur, juge et bourreau.
Nous sommes tous citoyens de la même République. "Antifas" et "fafs" inclus. La mort de Clément Méric est une tragédie. Comme l'aurait été la mort de l'un des "skinheads" si le hasard avait voulu que ce soit lui qui chute sur le plot métallique. N'est ce pas ?
Descartes
(1) Chaque fois qu'on parle des faits, il faut aller aux références.... Les éléments factuels qui suivent sont tirés de l'article du Monde daté du 7 juin 2013. Ces différents éléments ont été confirmés et sur certains points précisés à partir des informations diffusées en soirée par I-Tele et BFM.
(2) Car parler de "skinhead" en général est un abus de langage. Le mouvement skinhead, apparu en Angleterre dans les années 1970, est avant tout un mouvement de réaction des jeunes de la classe ouvrière à une "contre-culture" qui les exclut. Mouvement culturel au départ, il deviendra politique avec l'apparition de groupes d'extrême droite (les "boneheads" ou "fafs" en France) mais aussi d'extrême gauche (les "redskins"). Le groupe "Action antifasciste" compte parmi ses fondateurs plusieurs membres de la mouvance "redskin", d'où la proximité des codes symboliques et vestimentaires.
(3) C'est à ce moment, selon les sources policières, que Méric et ses amis auraient révélé leur engagement politique.
(4) Les extraits proviennent des sites http://actionantifasciste.fr, http://aafparis.over-blog.com/ et http://lahorde.samizdat.net
(5) Il est d'ailleurs révélateur que les camarades de Clément Méric aient défilé derrière une banderole où l'on pouvait lire "tu est des nôtres pour toujours".
(6) D'abord parce qu'il ne semble pas qu'il ait été "frappé à mort" - c'est sa chute sur un plot métalique qui semble être la cause de son décès - mais surtout parce que ce ne sont pas les ""jeunesses nationalistes révolutionnaires" qui lui sont tombés dessus, tout au plus - et ce n'est toujours pas prouvé - trois membres de celles-ci rencontrés par hasard.
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