"pro rege saepe, pro patria semper"

Le blog de descartes

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Publié le par Descartes

En ces temps ou le débat sur le "populisme" fait rage, il n'et pas inutile de revenir aux fondamentaux et se demander qu'est devenu le "peuple" dans l'espace politique et symbolique de la gauche. Pour cela, il n'est pas inutile de relire un petit livre qu'Eric Conan avait publié il y a quelques années, et qui portait un titre explicite: "La gauche sans le peuple" (1).

 

D'abord, on ne peut qu'être d'accord avec Conan la disparition progressive du "peuple" (identifié aux travailleurs, au sens large) de l'horizon de la gauche:

 

"Le ronronement sociologique sur la "fin des classes sociales" a commencé dans les années 70. Dans le sillage du giscardisme, et sans jamais vraiment s'en expliquer, la gauche abandonna ses références au prolétariat rédempteur pour n'avoir plus d'yeux que pour un nouvel acteur politique: une immense classe moyenne positivement agitée de "mouvements sociaux". La mode du rocardisme incarna jusqu'à son échec ce nouveau cours inspiré par la sociologie d'Alain Touraine puis de son héritier Michel Wieworka, qui voyait désormais le salut et la modernisation de la société dans de multiples avant-gardes se prenant en charge pour faire avancer leurs aspirations terrain par terrain, et ainsi favoriser le changement. Cette sociologie engagée n'a cessé de courir derrière les causes de la petite bourgeoisie: mouvement étudiants, mouvement antinucléaire, combat féministe, régionalismes, écologisme, libération homosexuelle, etc. Allant de déception en déception, , les théoriciens du "mouvement social" en sont venus à glorifier toute nouvelle défense identitaire ou communautaire, et toute mise en cause des institutions (...). En revanche, la contribution au changement social d'une communauté ouvrière défendant son emploi ou son salaire est nulle: pour cette sociologie du "mouvement", les luttes sociales contre le chômage technique, les fermetures d'usines ou les réformes agricoles paraissent sans valeur parce que simplement défensives".

 

Conan propose pour ce désamour entre la gauche et le "peuple" une explication psychologique intéressante:

 

"(...) Mai 68 est l'histoire d'une énorme déception: Dédaignant la Révolution et le Grand Soir qui lui étaient offertes par les enragés, le peuple gréviste a maintenu les grilles de Renault-Billancourt fermées aux étudiants (...). Le peuple a préféré les gratifications matérielles des accords de Grenelle avant, aux élections législatives des 23 et 30 juin, de contribuer lui aussi a réinstaller provisoirement le pouvoir gaullo-communiste.

La cassure date de cette véxation. Ce "peuple" au coeur de l'événement et aujourd'hui escamoté reste l'impensé majeur des soixante-huitards. Car ce peuple a déçu ceux qui étaient persuadés de lui offrir tout. Il n'a pas suivi, pas compris. La blessure a été profonde. Les soixante-huitards ont alors planté là ce peuple ingrat, indigne de leur attention".

 

Mais plus profondément, il signale combien les classes moyennes d'où sont issus ces soixante-huitards avaient compris que le "peuple" pouvait, par le biais de l'ascenseur social, être un concurrent pour ses propres enfants. Il fallait donc détruire l'ascenseur social:

 

"Pour nous, il ne s'agit pas de réformer l'école, de l'améliorer, de la démocratiser, car tout simplement, c'est un objectif utopique, irréalisable: l'école est par essence, par nature, par origine, un appareil de sélection sociale, de diffusion de l'idéologie bourgeoise. Cette école-là, elle n'est pas amendable, il faudra la détruire"

 

Qui écrivit cette magnifique déclaration ? Eh bien... Edwy Plenel (sous le pseudonyme Joseph Krasny) dans "Rouge" l'hebdomadaire de la Ligue Communiste Révolutionnaire du 29 mars 1974. Et Conan commente:

 

"Ce programme est en passe d'être réalisé. Là aussi, au détriment du peuple. Car, si imparfaite fût-elle, aussi inégalitaire restât-elle, l'école méritocratique - gratuite - était l'un des rares moyens de mobilité sociale pour certains enfants du peuple. Mobilité limitée, mais réelle. Et aujourd'hui en régression: Les faits, sous les discours, traduisent clairement ce tournant brutal: on l'a vu, le pourcentage d'étudiants d'origine populaire admis à l'ENA, à Normale Sup et à Polytechnique, lieux de formation de la haute élite, a baissé de moitié entre 1968 et 1990 (15,4% pour 1966-70, 7% en 1989-93, Prost, "L'enseignement s'est il démocratisé ?", PUF, 1992). Le phénomène, général, se vérifie pour les autres grandes écoles: "Les élèves des écoles de l'élite sont de plus en plus homogènes socialement, les enfants des catégories populaires (employés et ouvriers) passant ainsi de 26,9% à 16,9% de l'ensemble des écoles les plus sélectives entre le début des années 1980 et la fin des années 1990".

 

Entre déception amoureuse post 1968 et défense par les classes moyennes de leurs positions acquises, on assiste à une modification patente dans la représentation du peuple: fini l'ouvriérisme, ou même la présentation positive du "peuple" qui a fait les riches heures du cinéma français des années 1930. Le prototype du "peuple" est celui du "beauf" de Cabu, celui des Deschiens, celui des Groseille chez Chatilliez. Et pour finir, la gauche a choisi de "dissoudre le peuple et en choisir un autre", pour reprendre la formule visionnaire de Bertold Brecht. D'où l'apparition de "peuples alternatifs", bien plus agréables (et moins dangereux pour les classes moyennes) que le peuple réel.

 

Ces "peuples alternatifs" servent une double fonction: d'une part, ils permettent à la petite bourgeoisie de se donner bonne conscience en se donnant des "causes" dont la victoire (au demeurant improbable) ne menacent pas leur statut social. La deuxième, est de culpabiliser le peuple en lui montrant qu'il y a plus malheureux que lui. Ecoutons encore Conan:

 

"Longtemps la bourgeoisie a du justifier auprès du peuple les inégalités sociales dont elle bénéficiait. Le thème de l'exclusion lui permet de faire partager au peuple le poids de sa culpabilité de l'inégalité sociale en mettant simplement en scène le sort des exclus, pour lesquels elle n'a guère engagé plus que sa compassion publique. La chronique télévisée aura consacré plus d'images aux Restos du Coeur qu'au chômage, qui n'a cessé pendant vingt ans de défaire des familles ouvrières terrassées par l'équation, banale, de crédits qu'on ne peut plus rembourser, de logements devenus invendables dans les bassins industriels sinistrés, de divorces aux effets financiers et psychologiques plus lourds que d'autres catégories sociales. Des familles luttant pour ne pas chuter, dans un silence et un isolement croissants: "pour les classes populaires qui se battent en pleine croise, pour eux et pour leurs enfants, qui veulent s'en sortir "seuls", la tête haute, sans dépendre de l'assistance sociale, qui persistent dans leur ancienne morale du travail, qui cherchent à correctement élever leurs enfants, l'attention de plus en plus marquée des intellectuels et des politiques pour les exclus est ressentie comme un déni d'existence. La focalisation sur les exclus, c'est une façon de ne pas comprendre la lutte de ces classes populaires pour ne pas devenir des exclus. On lit cette lutte comme de l'individualisme (...)".

 

Parmi ces "peuples alternatifs", Conan signale à juste titre la singularité que constitue le délinquant-victime:

 

"Il s'agit d'une véritable révolution dans la culture de gauche, longtemps guidée par la distinction nette faite par Karl Marx entre prolétariat et lumpenprolétarait, le premier devant être, selon lui, privilégié contre les effets destructeurs du second. Aujourd'hui, c'est l'inverse: le prolétaire, qui n'a aucun moyen d'échapper à la destruction de sa vie quotidienne et parfois de sa dignité, est désavoué et condamné au nom de la compassion envers le nouveau lumpen (rebaptisé). Ce paradoxe étrange - le choix, à situation sociale égale, du délinquant contre la victime - ne remonte qu'à quelques décennies. C'est dans les années 1970, notamment lors de l'opposition au projet de loi Sécurité et Liberté d'Alain Peyrefitte, que l'argumentation "antisécuritaire" en faveur du peuple-délinquant contre le peuple-victime prit la forme d'un réflexe simple: le délinquant se voit toujours reconnaître une raison valable d'avoir agi comme il l'a fait, tandis que la réaction de sa victime - quand elle le peut encore - ne suscite qu'indifférence, incrédulité, voire condamnation immédiate si elle prend elle-même une tournure délinquante. La délinquance de défense n'a pas la légitimité de la délinquance d'agression.

Ce retournement a pris naissance dans l'après 68. (...) Une partie du gauchisme était passionnée par la transgression délinquante ou criminelle, comme le soulignent l'ampleur prise par le cas Pierre Goldman et le succès de la publication par Michel Foucault d'un petit livre consacré à un assassin extrême pour lequel il ne cachait pas sa fascination ("Moi Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma soeur, mon frère", Gallimard, 1973). C'est l'époque où cet intellectuel radical, compagnon de route des maoïstes, parle non plus du peuple mais de la "plèbe", et place plus d'espoir dans la marginalité criminelle de celle-ci que dans le respect de l'ordre et de la propriété d'un prolétariat embourgeoisé. (...) Voyant dans la criminalité une forme de lutte sociale, il mise sur l'énergie trangressive de ceux qui sont "les plus prêts à passer à l'action immédiate et armée", et sur leur "jonction" avec le prolétariat. Jonction que la bourgeoisie, selon lui, fait tout pour éviter en intoxicant le prolétaire avec la "morale dite universelle" : "les idées bourgeoises concernant le juste et l'injuste, le vol, la propriété, le crime, le criminel", qui commencent avec "la morale de l'école primaire".

 

A partir de ces développements, on comprend mieux pourquoi la gauche a perdu progressivement sa fonction de représentation du peuple, et pourquoi des tribuns venus de l'autre côté, comme Jean-Marie Le Pen, ont pu attirer une portion majoritaire du vote populaire. Reconquérir le peuple nécessite de la part de la gauche d'arrêter de prendre les désirs et les valeurs des classes moyennes pour seule boussole politique. Ça risque d'être dur...

 

Descartes

 

 

(1) Eric Conan, "La gauche sans le peuple", Fayard, 2004. Les citations en italique proviennent de cet ouvrage.

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dudu87 23/11/2010 10:51


pour continuer sur la lancée:
http://mrc53.over-blog.com/article-le-mrc-debat-de-la-facon-d-integrer-l-ecologie-dans-son-projet-politique-61461913.html
Et l'écologie dans le débat politique: une réponse républicaine.
A+


Descartes 23/11/2010 11:25



Excellent!