Le débat sur la burqua devient franchement insupportable. Non pas que le sujet n'en vaille pas la peine, ou qu'il ne doive pas être discuté. Ce qui devient insupportable, ce sont les arguments à l'emporte-pièce et surtout la manière dont chacun cherche à l'instrumentaliser pour faire passer son propre message. Entre les islamistes qui cherchent à en faire un exemple de "persécution de l'Islam" (1) et les féministes qui veulent faire de l'interdiction une question de défense des droits des femmes, on nage en plein n'importe quoi.
La question du voile (oui, j'ai bien écrit du voile, qu'il soit complet, partiel ou ce qu'on voudra) pose un question qui va bien au delà de ces petites querelles de boutique. Nous vivons dans une société qui a une histoire, qui s'est constitué un certain nombre de règles qui fondent le "vivre ensemble". Dans quelques cas, ces règles sont des normes juridiques: je n'ai pas par exemple le droit de me promener nu sur les champs élysées ou de porter un brassard à croix gammée. Et si je le fais, je suis sanctionné.
Mais dans la plupart des cas, les règles du "vivre ensemble" sont non écrites: on dit "bonjour" aux commerçant, "merci" à ceux qui nous rendent un service, on cède le passage ou le siège aux anciens. Cela n'est écrit nulle part, et si on le fait pas on ne risque pas de contravention. Comment la société assure alors leur respect ? Pendant très longtemps, par un double système: l'éducation d'abord, la sanction sociale ensuite. Celui qui ne se pliait pas à ces règles était "mal vu", il était repris par les passants, et dans les cas extrêmes il était mis au ban de la collectivité.
Notre société a une histoire. Et cette histoire est intimement liée aux trois grandes religions qui ont coexisté, plus ou moins pacifiquement, au cours des siècles: le catholicisme, le judaïsme, le protestantisme. Les règles du "vivre ensemble" portent donc la marque de ces trois religions, et des efforts que la société a fait pour les faire coexister. En particulier, cette coexistence s'est faite au prix d'une laïcité sourcilleuse, qui n'est pas nécessairement anti-religieuse, mais qui commande une certaine discrétion dans l'affichage public de sa religion et qui confine la pratique religieuse dans la sphère privée.
L'arrivée de l'Islam pose dans ce contexte plusieurs questions.
On peut se demander par exemple comment l'Islam s'inscrit dans le paysage. Il est vrai de dire que, dans la mesure ou l'Islam arrive tardivement, elle n'a pas dans l'histoire (et donc dans le présent) la même place que les autres. Le clocher de l'église (catholique ou protestante) fait partie du paysage français, pas le minaret. Cela est un fait. Mais quelles conclusions faut-il tirer ? Peut-on invoquer un droit à "l'égalité devant l'histoire" comme on invoque l'égalité devant la loi ? Faut-il au nom de cette "égalité" mettre une synagogue, un temple et une mosquée dans chaque village ? Faut-il créer des jours fériés musulmans ou juifs pour faire pièce aux jours fériés d'origine chrétien ?
On peut se demander aussi que fait-on de notre "vivre ensemble". Toutes les religions ont une certaine tendance à vouloir réguler la vie des fidèles dans la vie civile. Mais cette tendance est encore plus forte pour l'Islam, dans la mesure où la séparation entre "ce qui est au César et ce qui est à Dieu", inscrite dès le départ dans le christianisme, n'a pas encore cours dans l'Islam. L'Islam, là où il est dominant, est bien plus qu'une religion d'Etat: c'est l'Etat. La loi civile et la loi religieuse ne sont pas séparées. Or, l'ensemble de l'occident chrétien appartient à une histoire qui l'a conduit à une séparation progressive du religieux et du civil, et cette séparation a été encore plus radicale en France avec la séparation des églises et de l'Etat. Peut-on admettre qu'une partie de la population française soit, dans la vie civile, régie par des règles particulières ?
Mais pour moi, la question fondamentale est la suivante: une société historiquement constituée doit-elle s'adapter aux "nouveaux arrivants", ou est-ce à eux d'adopter les règles de la société qui les accueille ?
A première vue, la réponse devrait être évidente: si moi, français, je décide de m'installer en Angleterre, je ne peux exiger que l'ensemble des anglais apprenne le français pour me mettre à "égalité" avec eux. Si je veux être compris, c'est à moi d'apprendre leur langue. Si je vais vivre en Arabie Saudite, je ne peux exiger qu'ils changent leurs règles parce que dans ma tradition on boit le pastis à 11 heures. Dans la mesure où c'est moi qui fait le choix d'aller chez l'autre, je ne peux pas imposer à ceux qui m'accueillent, et qui n'ont rien choisi, eux, de faire un effort. Ils peuvent le fair s'ils le veulent, par gentillesse ou par intérêt. Mais c'est leur choix, et je n'ai aucun "droit" dans ce domaine.
Cependant, cette "évidence" se trouve en contradiction avec la sempiternelle culpabilité misérabiliste de la bienpensance de gauche. Comme les musulmans qui résident chez nous sont généralement pauvres et donc "victimes", ils ont le droit (2) inaliénable a l'exercice de leurs coutumes et de leurs traditions, fussent-elles les plus réactionnaires. Et c'est pourquoi on retrouve une bonne partie de la gauche bienpensante coude à coude avec les pires réactionnaires pour défendre le droit de chaque femme de se vendre en esclavage si elle le souhaite.
La partie de la gauche bienpensante qui ne s'embarque pas sur cette galère choisit malheureusement une cause qui n'est guère meilleure. Si les femmes n'ont pas le droit de se vendre en esclavage, nous dit-on, c'est parce que ce sont des femmes. Là encore, on se retrouve sur le même raisonnement "victimiste" mais à l'envers: les féministes ne contestent pas le droit des femmes à porter le voile si un tel choix était vraiment libre. Mais la "victime" n'étant pas un sujet libre par définition, il a besoin d'être protégé contre lui même.
Je pense que ces deux analyses sont erronées. Une société a le droit (et je dirais même le devoir) d'exiger de ceux qui viennent vivre dans son sein de se conformer à ses règles. L'idée qu'une société peut admettre que chaque groupe choisisse les règles qu'il veut respecter et ignore les autres implique à moyen terme une société fractionnée et la fin de toute communauté politique. Si des gens (qu'ils soient français ou étrangers, d'ailleurs) veulent vivre dans un état théocratique, ou voir appliquer la chariah dans la vie de tous les jours, ils n'ont qu'à aller vivre dans des sociétés ou c'est la règle. Chez nous ce n'est pas le cas, et cela ne doit pas le devenir. Ce n'est pas la dignité de la femme qui est mise en cause par le voile, ce sont les règles qui nous permettent de vivre ensemble d'une certaine manière.
En d'autres temps, on aurait pu laisser au contrôle social le soin de faire appliquer nos normes. Après tout, on a obligé les curés à tomber la soutane en croassant à leur passage. Pourquoi ne pourrait-on pas en faire de même aujourd'hui avec les femmes en noir ? On me dit que ce n'est plus possible, que dans notre société individualiste personne n'est prêt à admettre ce type de contrôle. Admettons. Si les règles "non écrites" ne suffisent pas, alors il faut passer par une règle écrite. Mais il faut la motiver correctement, pour qu'elle soit conforme à notre constitution. Et ce n'est pas au nom d'on ne sait quelle "dignité de la femme" qu'on arrivera à ce résultat. Au contraire, rien n'est plus dérogatoire pour la dignité de la femme que considérer que les femmes sont mineures et ont besoin d'être protégées contre elles mêmes.
Notre société a décidé arbitrairement que certaines parties du corps humain ne peuvent pas être montrées en public dans certains endroits (alors même qu'une telle exhibition ne porte de tort à personne...). Notre société a décidé que certains signes et symboles ne sont pas montrables en public, parce qu'ils sont détestables à la sensibilité publique et parce qu'ils menacent l'ordre public. Aucune de ces deux décisions n'a été jugée inconstitutionnelle, que je sache. Il faut aujourd'hui décider que les signes et symboles d'appartenance communautaire dont le but est d'isoler une partie de la population du reste de la collectivité sont, eux aussi, détestables et dangereux. Si nous sommes attachés au mode de vie et aux règles de coexistence que nous avons forgé au cours d'une très longue histoire, alors il faut réaffirmer ce principe de base: ce sont les nouveaux arrivants qui doivent assimiler nos règles, et pas l'inverse. Il n'existe aucun droit "constitutionnel" à vivre conformément à ses traditions, lorsque ces traditions entrent en conflit avec les lois mais aussi avec les règles du "vivre ensemble".
Descartes
(1) Voir par exemple l'émission "le téléphone sonne" sur France Inter le 29/4/2009. Le comble du ridicule est atteint lorsqu'un personnage du CFCM déclare que "les musulmans aujourd'hui c'est les juifs des années 1930", sans s'apercevoir de la contradiction qu'il y a à se comparer aux juifs de années 30, à qui les antisémites voulaient obliger à porter un signe distinctif, pour ensuite défendre... le port d'un signe distinctif.
(2) Par cette étrange perversion du raisonnement qu'est le victimisme, le fait d'être "victime" donne des droits particuliers. Ainsi, par exemple, un blanc qui se déclare "fier d'être blanc" est un raciste. Un noir qui se déclare "fier d'être noir" est l'exemple même de l'antiracisme...
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