"pro rege saepe, pro patria semper"

Le blog de descartes

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Publié le par Descartes

Il y a quinze ans, s'éteignait - enfin - François Mitterrand. Sa disparition ne pouvait réjouir personne, elle arrivait trop tard. S'il était mort quelques années plus tôt - quinze aurait été l'idéal - sa mort aurait pu servir à quelque chose. Mais lorsqu'il meurt en 1996, il ne pouvait déjà plus nuire.

 

J'avais failli écrire "en 1996, son oeuvre de destruction était accomplie". Mais ce serait injuste. Mitterrand n'a pas d'oeuvre, en ce qu'une oeuvre suppose une volonté consciente d'arriver à un résultat. Or, Mitterrand n'a jamais eu cette volonté. Son seul objectif, sa seule ambition était le pouvoir. Non pas comme moyen d'accomplir autre chose - une "certaine idée de la France", par exemple - mais pour les plaisirs que l'exercice du pouvoir procure. Et d'abord, le plaisir de mettre à ses pieds les hommes et les choses.

 

Me trouvez-vous injuste ? Faisons si vous le voulez bien un petit résumé des engagements politiques de Mitterrand. François fut jeune dans la France des années 1930, où l'on sentait monter l'extrême droite. Cela tombait bien,  le jeune François avait un penchant net pour la droite catholique, conservatrice et cagoularde. Plus tard, après son évasion d'un camp de prisonniers, il ira à Vichy faire carrière (1) et il faut croire qu'il est doué, puisqu'il se verra décerner la Francisque de la main du Maréchal. Mais en 1943, après Stalingrad, la perspective de victoire allemande se trouve sérieusement compromise. Pas de problème, François éprouve tout à coup une étrange répugnance pour Vichy et une soudaine attirance pour la Résistance. Résistant mais pas gaulliste. Et lorsque la Libération arrive, le voilà ministre. Mais la guerre froide est là, et elle demande qu'on réhabilite discrètement des personnages passablement compromis avec la collaboration mais qui pourraient devenir utiles. Là encore, Mitterrand se trouve curieusement dans le sens du vent. C'est grâce à des certificats de bonne conduite de sa main que des personnages comme Schueller (le patron de l'Oreal, le père de Mme Bettencourt) échappera à des sérieux ennuis. Il lui sera tellement reconnaissant d'ailleurs que plus tard, lors de la traversée du désert de 1958, il lui accordera un emploi fictif mais un salaire tout à fait réel pour lui permettre de passer ce mauvais cap...

 

Mais ne disgressons pas. Grace à la politique de la "troisième force" le Beau François naviguera de ministère en ministère. Dans cette IVème république, pour faire carrière il vaut mieux avoir le soutien du lobby  "Algérie Française". Et ô coïncidence, il se fait que Mitterrand est très AF. Il n'est pas inutile de rappeller un petit fragment de son discours du 12 novembre 1954: "L'Algérie, c'est la France. Les départements de l'Algérie sont des départements de la République française. En trois jours tout a été mis en place. On a dit : "Est-ce pour maintenir l'ordre ?". Non, pas seulement. C'est pour affirmer la force française et marquer notre volonté... L'Algérie c'est la France ! Et qui d'entre vous, Mesdames et Messieurs, hésiterait à employer tous les moyens pour préserver la France ? Tout sera réuni pour que la force de la nation l'emporte en toute circonstance". Plus tard, lorsqu'il sera ministre de la justice, il aura l'opportunité de montrer ce que "tous les moyens" veut dire: c'est lui qui couvrira la torture et qui sera particulièrement impitoyable chaque fois qu'un condamné à mort lié à "l'insurrection" fera un recours en grâce (2). En ce temps là, il n'était pas question pour lui d'abolir la peine de mort.

 

En 1958, la Vème République et son "parlementarisme rationalisé" mettent fin à une brillante carrière ministérielle. Mitterrand sera contre la nouvelle constitution. Il écrira d'ailleurs un opuscule enflammé (3), où le nouveau régime se trouve cloué au pilori pour des raisons bien entendu hautement idéologiques et morales. Seuls des esprits mal embouches pourraient insinuer que le "parlementarisme rationalisé" - fondé sur le scrutin uninominal à deux tours - permets aux gouvernements de se reposer sur des majorités stables au Parlement, réduisant du coup dramatiquement le poids des groupuscules charnière et donc leur pouvoir de négociation à l'heure d'obtenir des prébendes et des postes ministériels. Sous la IVème, un homme comme Mitterrand, élu d'un parti vaguement centriste ayant une dizaine de députés, pouvait naviguer de maroquin en maroquin. Plus dur à faire dans la Vème République gaulliste.

 

Commence alors une traversée du désert. Mitterrand essaye d'échapper avec quelques coups de pub façon Ségolène. Comme le général est victime de plusieurs attentats de l'OAS, Mitterrand veut lui aussi le sien.Ça lui permettrait aussi de faire oublier ses engagements "Algérie Française". Et comme l'OAS tarde à obliger, autant organiser l'attentat soi-même: ce sera dans les jardins de l'observatoire en octobre 1959. Il vaudra à Mitterrand une inculpation pour outrage à magistrat et fausse dénonciation dont il sera sauvé par l'amnistie de 1966.


Mais Mitterrand est tenace. Il réalise bien vite qu'il n'a aucune chance de satisfaire ses grandes ambitions à droite, où les gaullistes historiques et leurs alliés trustent les postes. C'est donc à gauche qu'il cherchera à faire carrière. Ca tombe bien, dans les années 1960 la France commence à virer à gauche. En 1965, il met en ballotage le Général (avec l'aide, il est vrai, des centristes). En 1968, le voilà - lui le conservateur catholique et cagoulard - à Charléty prêt à prendre l'Elysée à la tête des enragés. Hélas, De Gaulle reprend la situation en main. Mitterrand se gauchit encore: en 1971, ce sera Epinay et un discours de "rupture avec le capitalisme" qui ferait pâlir d'envie Olivier Besancenot. Et qui lui permet, lui l'homme des groupuscules qui n'était même pas membre de la SFIO, de prendre la tête du PS. En 1972 ce sera le programme commun et l'alliance avec "les hommes au couteau entre les dents".

 

Bien sur, il m'est resté dans l'encrier beaucoup d'autres affaires: l'affaire des fuites, celle des piastres, le témoignage en faveur du général Raoul Salan en 1962... mais je ne veux pas ennuyer mon lecteur.

 

Quel est l'élément commun, le fil conducteur de toute cette carrière ? Il y en a deux: d'un côté, l'absence absolue d'engagement personnel. Sur chaque problème, Mitterrand a toujours assumé la position qui lui permettait au mieux d'avancer dans sa carrière. Il a été collabo, résistant, de droite, de gauche, algérie française, tiermondiste, pour la peine de mort, contre la peine de mort selon ce que la société à un instant donné voulait entendre. En fait, le parfait caméléon. Le deuxième fil conducteur, est le manque total de scrupules. Mitterrand n'a jamais hésité devant une barrière pour des raisons éthiques ou morales. La torture en Algérie ne le dégoûtait pas suffisamment pour lui faire refuser un poste de ministre. Après avoir dénoncé l'opacité sur la santé de Pompidou en 1974, il fit publier pendant dix ans des bulletins de santé falsifiés. 

 

La question qui se pose alors est: comment un tel homme arrive à se faire élire en 1981 par la gauche unie (parti communiste compris) ? Comment se fait-il que la gauche, y compris d'éminentes personnalités aux impeccables pedigrees anti-colonialistes aient voté pour le partisan de l'Algérie Française ? Que d'impeccables résistants aient voté pour l'homme de Vichy et l'admirateur de Pétain (4) ?

 

Cette amnésie me reste encore aujourd'hui inexplicable. D'autant plus que c'était une amnésie volontaire. Car celui qui avait l'outrecuidance de rappeler en 1981 le passé du candidat se voyait excommunié sous l'accusation de "faire le jeu de la droite" (ou pire encore, de "Giscâââârd"). On ne voulait pas voir, et on n'a pas vu. Les conséquences, nous les vivons encore.

 

La suite est plus connue. Mitterrand applique après 1981 les mêmes stratégies pour garder le pouvoir qu'il a mis avant pour le conquérir. Il fera des réformes aussi longtemps qu'il les croit populaires, et lorsqu'il comprendra que la société française vire à droite, il l'accompagnera avec enthousiasme. Rompu à la magouille politicienne façon IVème République, il aura avec la cohabitation l'opportunité de réintroduire certains de ses mécanismes dans la logique de la Vème. N'ayant pas d'idéologie qui lui fut propre, il s'appropria la seule utopie qui passait par là, celle de l'Europe, et fit semblant d'en faire son "grand oeuvre". Mais là encore, les résultats sont maigres.

 

Mitterrand voulait être l'égal de De Gaulle. Il ne l'est pas.  De Gaulle est encore présent dans l'inconscient - et dans la mauvaise conscience - collectifs. Il reste l'exemple des vertus civiques. Mitterrand n'est un "exemple" que dans un seul domaine: c'est le stratège génial qui conduisit le PS à la victoire. C'est pourquoi les seuls qui aujourd'hui commémorent sa mort sont ceux qui veulent l'héritage. Martine, Ségolène... ou Jean-Luc Mélenchon sont prêts à tresser des couronnes au grand homme. Ce sont les seuls.

 

Les seuls ? Pas tout à fait. Car Mitterrand avait des rapports humains une vision clanique. Il était lié avec son premier cercle par des rapports qui ne sont pas sans rappeller ceux qui lient Don Corleone aux membres de sa "famille". Une fois qu'on a baisé l'anneau, on est redevable de respect en échange d'une protection. A l'intérieur de cette "famille", l'amitié est sacrée. Pourquoi croyez vous que Jack Lang ou Roland Dumas soient allés soutenir Laurent Gbagbo ?

 

Mitterrand ? Jamais plus !

 

Descartes

 

 

(1) Il le dit lui même dans un entretien avec JP Elkhabbach. Lorsque ce dernier l'interroge sur les raisons pour lesquelles il est allé à Vichy après son évasion, il répond (je cite de mémoire) "j'étais jeune, j'étais ambitieux, et pour faire carrière à l'époque il fallait aller à Vichy. Vous, qu'auriez vous fait à ma place ?". Ce à quoi Elkhabbach - qui, pour ceux qui ne le sauraient pas, est juif - répondit froidement "à votre place, monsieur le Président, je n'aurais pas eu le choix".

(2) François Mayle, Benjamin Stora, "François Mitterrand et la guerra d'Algérie", Calmann-Lévy, 2010

(3) "Le coup d'Etat permanent"

(4) Président de la république, il fera fleurir la tombe du Maréchal déchu chaque année.

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Branly 08/02/2011 17:23


Magistral ! Bravo.


Descartes 08/02/2011 17:39



Merci beaucoup!



BONNAL 31/01/2011 11:51


L'Arsouille comme le dénommait De Gaulle a été le maitre à imiter tant du malheureux Chirac (qui l'a bien imprudemment dit) que de bien d'autres qui ont opportu- nément tourné le dos à leur
éducation, à leur idéal de jeunesse et ainsi ont trahi tant l'Etat, le Nation que le Peuple. Les socialistes héritiers "mécaniques" de ce prédateur continuent à anonner les mêmes niaiseries de même
qu'ils appuient stupidement les options destructrices livrant la Nation à des nations étrangères qui la vide peu à peu de sa substance la transformant en tribu soumise aux intérêts de ce que le
monde compte de rapaces de toutes natures.

Mais que dire du régime actuel des arsouilles qui nous gouvernent! Au moins Mitterand avait'il l'apparence d'un bourgeois rassurant,vivant dans un milieu fleurant bon le luxe que l'argent permet,
camouflant à la perfection les à côtés peu reluisants de sa personnalité.

Nous n'avons même plus cela et il y a peu on ne savait guère si en cas de rencontre fâcheuse on devait répondre au voyou ou à l'autre.

Combien de temps croyez vous que le système de survie sociale par la Dette, installé dans la durée par la gauche et exploité cyniquement par la soi disant droite et ses satellites qui décide de
tout dans une cohabitation de fait avec le PS et ses satellites. Tout cela pour le plus grand bonheur des copains de tout bord qui font leur beurre
en sur tarifiant les consommateurs français, les ruinant inexorablement. Qui pense aux millions de nos compatriotes qui vivent dans le froid ne pouvant plus acheter une énergie devenue inabordable.
Ils peuvent encore ne pas mourir de faim grâce aux gens formidables qui ont créés les diverses Association d'aides aux démunis et aux bénévoles qui font vivre ces associations.

En chassant les prédateurs nous allons devoir restaurer d'Etat comme instrument d'une Nation ou la Démocratie a été non seulement bafouée mais est quasiment en sommeil


julien 15/01/2011 09:46


Mendès: -règlement du conflit en Indochine
-négociation pacifique de la fin du protectorat tunisien

Rocard: -création du RMI
-création de la CSG
-accords de Matignon pour la Nvlle-Calédonie


Descartes 15/01/2011 13:35



La "deuxième gauche" n'existait pas encore du temps où Mendes-France était président du conseil. C'est une vision politique qui apparaît vers 1958, en réaction à la crise algérienne. Elle peut
donc difficilement revendiquer pour sienne l'oeuvre du gouvernement Mendes-France. Et il faut admettre qu'après son passage au gouvernement, l'oeuvre de Mendes-France a été pour le moins mince.


Quant à Rocard, son oeuvre telle que tu la décris est plutôt mince. Mais il faudrait poser la question en termes plus généraux. Quelque soit le gouvernement, on peut toujours trouver quatre ou
cinq mesures positives. Mussolini a fait arriver les trains italiens à l'heure (un exploit !) et Hitler à réduit massivement le chômage. Mais au delà de quelques mesures, ce qui importe c'est
l'héritage qu'il laisse au pays. Le RMI, au délà des intentions généréuses, est une mesure de résignation dans la politique de l'emploi. La création de la CSG un expédient fiscal.


Le grand échec de la "deuxième gauche" est justement d'avoir laissé un héritage indifférent de son passage au pouvoir.



Marcailloux 14/01/2011 11:07


OK, bien reçu car s'est glissé dans ma question une faute de syntaxe et comme vous ne laissez rien passer.......!
J'aurais du écrire "nous citer un ou une politique d'aujourd'hui" et quand j'évoque "cette période décevante, il s'agit bien sur de celle sujette de votre billet.
D'autre part, je constate qu'à part L.Fabius, aucun leader "présidentiable" actuel ne figure dans votre réponse, et encore ce dernier n'a -t-il pas exploité l'opportunité du référendum sur l'Europe
pour se démarquer et ainsi se repositionner sur l'échiquier ? Ce n'est pas, de ma part, une insinuation, mais une simple interrogation.


Descartes 15/01/2011 14:23



J'aurais du écrire "nous citer un ou une politique d'aujourd'hui" et quand j'évoque "cette période décevante, il s'agit bien sur de celle sujette de votre billet.


C'est difficile à juger les motivations d'un homme politique sans le bénéfice du recul. Un jeune politicien n'est pas confronté publiquement à des situations où il lui faut choisir entre ses
idées et sa carrière tous les jours. On peut difficilement répondre à ta question "aujourd'hui". Mais je veux bien admettre que les personnages de la trempe dont j'ai parlé ont toujours été
rares. Ce qui ne change en rien mon jugement sur Mitterrand: il était finalement un politicien moralement très moyen, même s'il était un stratège exceptionnel.


D'autre part, je constate qu'à part L.Fabius, aucun leader "présidentiable" actuel ne figure dans votre réponse, et encore ce dernier n'a -t-il pas exploité l'opportunité du référendum sur
l'Europe pour se démarquer et ainsi se repositionner sur l'échiquier ?


Je ne crois pas qu'il y ait, parmi les présidentiables d'aujourd'hui, beaucoup de véritables hommes d'Etat. Quant à Fabius, je pense qu'il a pêché par manque de courage, et surtout par manque de
courage de lâcher ses amis. Si le soir du 29 mai 2005 il avait déclaré "le peuple a parlé, et pour le représenter je suis candidat à la présidence de la République", l'histoire aurait pû être
changée. Ce qui a bloqué Fabius, c'est la crainte de ce que le PS aurait pu faire à ses amis si une telle aventure ratait. Il est clair qu'ils se seraient tous fait flinguer. Lénine avait raison:
"un révolutionnaire n'a pas d'amis".


 



Marcailloux 13/01/2011 23:21


Vous écrivez:
Son seul objectif, sa seule ambition était le pouvoir. Non pas comme moyen d'accomplir autre chose - une "certaine idée de la France", par exemple - mais pour les plaisirs que l'exercice du pouvoir
procure. Et d'abord, le plaisir de mettre à ses pieds les hommes et les choses.
Pourriez vous, avec une quasi certitude nous citer aujourd'hui un ou une "politique" dont l'attrait du plaisir de l'exercice n'est pas prépondérant ?
Et, après tout est-ce rédhibitoire,si par bonheur une instance supérieure est en mesure de limiter l'usage des "ors de la république" comme celà se pratique dans les démocraties modestes du nord de
l'Europe.
Ceci dit, merçi pour ce billet qui éclaire cette période décevante.
Meilleurs sentiments cordiaux.


Descartes 14/01/2011 08:48



Pourriez vous, avec une quasi certitude nous citer aujourd'hui un ou une "politique" dont l'attrait du plaisir de l'exercice n'est pas prépondérant ?


Certainement. Le mieux, c'est de chercher des exemples de personnages qui, pouvant conserver le "plaisir de l'exercice du pouvoir" à condition d'abdiquer leurs convictions ont préféré la
démission. Et les cas sont plus nombreux qu'on le croit: De Gaulle (en 1947, pour s'opposer au régime des partis , et 1969 lorsqu'il sentit qu'il n'avait plus la confiance des français),
Chèvenement (1991, pour s'opposer à la guerre du golfe, 2000 pour s'opposer à la politique d'acquoquinage avec les terroristes en Corse), Delors (en 1995, lorsqu'il renonça à
l'investiture présidentielle). Il y a aussi ceux qui ont choisi de suivre leurs convictions alors qu'elles leurs barraient un avenir politique prometteur: Seguin et Fabius, lorsqu'ils choisissent
de s'opposer au "lobby" europhile savent qu'ils signent leur arrêt de mort politique. Et pourtant, ils l'ont fait.


Je te mets au défi de trouver un seul épisode dans la vie de François Mitterrand où il ait choisi de suivre ses idées plutôt que sa carrière. Un seul exemple où il ait quitté une fonction suite à
un désaccord de fonds...



Joe Liqueur 12/01/2011 21:52


Aïe… Je dois bien admettre que j'ai confondu ici le programme commun et les 110 propositions (ça craint). Je crois qu'il y avait tout de même une certaine parenté entre les deux textes. Je pense
par exemple à des propositions telles que celle-ci (n°21) :

"Le secteur public sera élargi par la nationalisation des neuf groupes industriels prévus dans le Programme commun et le programme socialiste, de la sidérurgie et des activités de l’armement et de
l’espace financées sur fonds publics. La nationalisation du crédit et des assurances sera achevée".

Ensuite, j'insiste, je ne vais pas chercher une "conspiration" de l'étranger, je pense plus simplement à une alliance transatlantique fondée sur des affinités idéologiques. De même, je n'associe
nullement les Etats-Unis à tout ce qui me déplaît. Encore une fois, je constate simplement que la puissance américaine a été un atout de poids pour les forces anti-socialistes (et de même
d'ailleurs pour les forces anti-gaullistes). Je crois que ce n'est pas du tout la même chose.

Concernant la "construction européenne", je ne vois pas bien en quelle occasion il s'est réellement agi de "passer à une construction politique qui aurait pu annoncer la naissance d'un acteur
national de taille continentale". Cependant il me paraît clair que les Etats-Unis ne sont pas et n'ont jamais été favorables à une telle évolution (si tant est que celle-ci soit même sérieusement
envisageable). Il me semble que la "construction européenne" n'a jamais tendu vers un tel objectif. De la même façon (raisonnons par l'absurde), les Soviétiques n'auraient pas vu d'un très bon œil
la création d'un Etat fédéral est-européen, fût-il soviétique d'ailleurs. Les velléités d'indépendance géopolitiques étaient très mal perçues à Moscou, que cela vienne de Yougoslavie, de Hongrie,
de Tchécoslovaquie… Pour moi, du point de vue des gouvernements américains, la "construction européenne" servait d'abord à constituer un glacis capitaliste en face du glacis soviétique ; à faire
des Etats ouest-européens le pendant des Etats satellites de l'URSS. Certes la pratique était bien différente (et je crois que l'on peut s'en réjouir !), mais la visée géopolitique était
symétriquement similaire. La chute du mur et l'éclatement de l'URSS ayant mis fin au socialisme soviétique mais pas forcément à la guerre froide, les Américains ont aussitôt songé à élargir leur
glacis à l'est, si possible jusqu'en Ukraine, jusqu'aux pays baltes, jusqu'en Turquie, etc. Aussi loin que possible en fait. Et l'UE reste un instrument de cette politique (je crois en effet que la
Russie demeurera encore longtemps une très grande puissance, ne serait-ce que parce qu'elle est riche de matières premières).

En ce qui concerne les questions de taxinomie autour du libéralisme et du libertarianisme, vous ne m'avez pas convaincu. Je reste provisoirement campé sur ma position, mais je propose autre chose :
je parle aussi volontiers de nihilisme ultralibéral, car je pense que ce type d'idéologie est fondamentalement nihiliste, et que ce dernier terme en donne finalement la description la plus précise
et la plus signifiante. Mais là encore ce n'est que mon interprétation libre.

"Il ne faut pas confondre le vote pour un homme portant un programme et le vote pour le programme lui-même. C'est pour Le Pen que les gens ont voté en 2002, pas pour son programme". Je ne suis pas
tout à fait d'accord. Je pense qu'il y a un peu des deux ; que les gens ont aussi voté pour son programme, ou du moins pour son discours (ce qui n'est certes pas tout à fait la même chose). Et que
les gens ont aussi voté contre les autres candidats (c'est peut-être une banalité mais c'est sans doute assez vrai).


Descartes 13/01/2011 19:06



"Il ne faut pas confondre le vote pour un homme portant un programme et le vote pour le programme lui-même. C'est pour Le Pen que les gens ont voté en 2002, pas pour son programme". Je ne
suis pas tout à fait d'accord. Je pense qu'il y a un peu des deux ;


Des études très sérieux ont montré que les électeurs de Le Pen en 2002 ne connaissaient pas le programme économique de leur candidat. Interrogés sur les mesures économiques figurant dans le
programme du FN "en aveugle" (c'est à dire, sans leur dire qu'elles sortaient du programme du FN) ils ont manifesté leur désaccord. Le vote Le Pen est plus lié à un rejet du système et au
discours du candidat qu'à son programme.



Joe Liqueur 11/01/2011 21:52


Votre réponse au sujet de la peine de mort me paraît totalement convaincante, je dois dire que je n'y avais pas pensé.

A propos du rôle des Etats-Unis, je tiens à préciser que je n'ai jamais parlé de conspiration ; j'évoquais plus simplement une alliance anticommuniste transatlantique. Mais je crois qu'il faut
prendre en considération les rapports de force au sortir de la guerre : les Etats-Unis disposaient d'une puissance économique, diplomatique et militaire qui leur donnait les coudées assez franches
en Europe de l'ouest. Moyennant quoi j'ai bien envie de vous répondre que ces "coupables de l'extérieur", il n'y avait certes pas besoin d'aller chercher… ils étaient déjà dans la place, et
solidement installés !

Et l'abominable spectacle donné par les pays européens pendant la guerre avait de quoi motiver cette attitude paternaliste que les gouvernements américains ont adoptée - mais je le répète, c'est
une chose que l'on peut aisément comprendre, dans tous les sens du terme : car il y avait même de quoi JUSTIFIER cette attitude, non seulement aux yeux des Américains, mais aussi aux yeux des
Européens eux-mêmes.

De même, au début des années quatre-vingt, on n'avait certes pas besoin de Reagan et des Américains pour faire de l'anticommunisme en France ; mais le soutien américain était encore précieux car
efficace. Plus généralement vous conviendrez avec moi que la "construction européenne" a toujours reçu un soutien sans faille de la part des gouvernements américains. Après, pour ce qui de savoir
dans quelle mesure ceux-ci ont été les initiateurs de cette construction, je dois dire que je n'en sais rien de précis, et que ce long développement que je faisais (dans mon commentaire précédent)
relève plutôt de l'interprétation libre…

C'est marrant, parce que j'avais eu un petit débat avec François Asselineau sur la page Facebook de l'UPR. Or ce débat portait précisément sur le point suivant : la "construction européenne"
est-elle fondamentalement une entreprise anti-socialiste, ou une entreprise de domination américaine ? Je défendais la première thèse, et le citoyen Asselineau défendait la seconde (ça ne vous
surprendra pas). Nous avions fini par nous accorder plus ou en moins en admettant tous deux qu'il y avait en effet deux façons d'analyser les choses. Et si nous avions pu nous accorder ainsi, c'est
pour une raison toute simple : ce que vous appelez le "protectorat libéral-libertaire" n'est ni plus ni moins dangereux que le "protectorat américain", et vice-versa ; parce que c'est le même
"protectorat" ! Bien sûr qu'on ne manque pas d'anticommunistes primaires en Europe ; mais depuis 1945, ils ont toujours trouvé un soutien précieux aux Etats-Unis.

Enfin je voudrais souligner que le terme de "libéral-libertaire" ne me paraît pas très exact. Dans la catégorie "libéral", on peut faire entrer aussi bien des protectionnistes fordistes que des
libre-échangistes reaganiens, on peut y faire entrer aussi bien des partisans du 100% monnaie que des chantres de la dérégulation financière. Et plutôt que de "libertaire", je crois qu'il faut
parler de "libertarien". Le libertarianisme est un peu le grand-père du mouvement reaganien-thatchérien… lequel a très vite évolué vers des conceptions de plus en plus autoritaires, ce pourquoi je
préfère aujourd'hui parler d'"ordo-libéralisme" plutôt que de "néolibéralisme".

Quand j'évoque une forme de socialisme démocratique, rationnel et modéré, je pense bien sûr au programme commun (pour lequel une majorité de Français avaient tout de même voté), mais aussi au
programme du CNR, qui avait été respecté, au moins dans ses grandes lignes, par la IVè République comme par De Gaulle… et dont les "socialistes" mitterrandiens vont ensuite organiser la démolition
plus ou moins contrôlée, dans le droit fil du giscardisme (voir l'article de Pierre Rimbert). Il faut quand même se souvenir que le programme commun comportait des nationalisations massives dans
les secteurs bancaire et financier, et que Marchais n'avait rien d'un libre-échangiste. Bien sûr, les héritiers jospiniens sont allés encore beaucoup plus loin…

D'ailleurs De Gaulle lui-même semblait parfois se considérer comme une sorte de socialiste, non sans quelque raison ("Je n'aime pas les socialistes parce qu'ils ne sont pas socialistes, etc").

"La vénération de certains dirigeants pour Mitterrand donne la mesure de leur "professionnalisation" dans la conquête du pouvoir. Et de ce point de vue, la position de Mélenchon m'inquiète". Tout à
fait d'accord. Moi aussi cela m'inquiète !


Descartes 12/01/2011 08:50



Enfin je voudrais souligner que le terme de "libéral-libertaire" ne me paraît pas très exact. Dans la catégorie "libéral", on peut faire entrer aussi bien des protectionnistes fordistes que
des libre-échangistes reaganiens, on peut y faire entrer aussi bien des partisans du 100% monnaie que des chantres de la dérégulation financière. Et plutôt que de "libertaire", je crois qu'il
faut parler de "libertarien".


Je pense au contraire que "libéral-libertaire" décrit très exactement une idéologie. A condition de prendre le "-" comme une intersection. Il est vrai qu'il y a beaucoup de sortes de libéraux,
mais tous ne sont pas "libertaires". Le "libéral-libertaire" est celui qui non seulement adhère aux postulats libéraux (séparation de la sphère publique et de la sphère privée, liberté totale de
l'individu dans la sphère privée, etc.) mais qui y ajoute un rejet total des institutions en général et de l'Etat en particulier pour leur préférer la toute puissance de l'individu. Que les
soixante-huitards attardés essayent de nous faire croire qu'il y a une différence essentielle entre le "libertarianisme" thatchero-réaganien et les "libertaires" est logique. Mais il ne faut pas
tomber dans le panneau. Les deux idéologies sont, avec un vocabulaire différent, fondés sur les mêmes principes.


Quand j'évoque une forme de socialisme démocratique, rationnel et modéré, je pense bien sûr au programme commun (pour lequel une majorité de Français avaient tout de même voté),


La vous réécrivez l'histoire. Lorsque Mitterrand s'est présenté portant le Programme Commun, il a perdu. En 1981, la gauche n'a pas été élue sur le Programme Commun. Il est donc inexact de dire
que "une majorité de français" a voté pour le Programme Commun. Par ailleurs, il ne faut pas confondre le vote pour un homme portant un programme et le vote pour le programme lui même. C'est Le
Pen que les gens ont voté en 2002, pas son programme.


ce que vous appelez le "protectorat libéral-libertaire" n'est ni plus ni moins dangereux que le "protectorat américain", et vice-versa ; parce que c'est le même "protectorat"


Non, justement. Nous avons suffisament de "libéraux-libertaires" autochtones sans aller chercher la conspiration de l'étranger. 


Plus généralement vous conviendrez avec moi que la "construction européenne" a toujours reçu un soutien sans faille de la part des gouvernements américains.


Pas vraiment. Les gouvernements américains ont soutenu par a-coups la construction européenne. Ils ont été favorables à la CED pendant la guerre froide parce qu'ils y voyaient un moyen de
renforcer la défense européenne contre l'URSS. Mais ils se sont opposés chaque fois qu'il s'est agi de passer à une construction politique qui aurait pu annoncer la naissance d'un acteur national
de taille continentale. Il faut résister la facilité intellectuelle qui consiste à associer les USA à tout ce qui nous déplait.


Cordialement,


 



julien 11/01/2011 19:55


Les Américains n'ont jamais été très fans de l'Union Européenne. D'abord on fait difficilement aussi différent du Congrès américain bipartiste que le Parlement européen où les intérêts des
différents groupes télescopent les intérêts nationaux. Ensuite cette structure superétatique-mais-pas-vraiment-en-fait, qui n'existe que quand ses membres en ont envie, dénuée de représentation
concrète (et c'est pas Van Rompuy qui a changé quelque chose), a le don d'énerver Washington quand elle cherche un soutien de poids dans les grands dossiers internationaux. Pas étonnant qu'ils se
soient beaucoup rapprochés de la Chine récemment.

Sinon on peut dire que Mitterrand a enterré la vraie gauche, la gauche réformiste de Mendès et Rocard, comme Chirac a enterré le vrai gaullisme, le gaullisme de valeurs de Chaban. Les deux
fossoyeurs de la Ve - Sarkozy ne faisant que de la nécromancie sur le cadavre (Chirac lui a filé son livre de sorcellerie "le Quinquennat").


Descartes 12/01/2011 08:57



Tout à fait d'accord avec votre remarque sur la position américaine. Mais je suis en total désaccord avec la formul suivante:


Sinon on peut dire que Mitterrand a enterré la vraie gauche, la gauche réformiste de Mendès et Rocard,


La "vraie" gauche réformiste de Mendès et Rocard est une illusion. C'est une gauche "morale" qui s'est fait une profession de décrire toutes les belles choses qu'elle aurait faite si on lui avait
laissé les coudées franches. Mais qui, lorsqu'elle a eu le pouvoir, qu'est ce qu'elle a fait concrètement ? La "deuxième gauche" n'avait pas besoin de Mitterrand pour l'enterrer. L'Europe
libérale de Delors a amplement suffi.



Joe Liqueur 10/01/2011 22:57


C'est marrant, je suis tombé hier sur l'émission de PPDA, où était invité Charles Pasqua, lequel a eu cette belle formule (je cite de mémoire): "Mitterrand a été le dernier président de droite". Je
ne suis pas vraiment un fan de Pasqua, mais je dois dire que j'ai trouvé cette phrase assez percutante.

Vous évoquez dans votre billet un certain nombre de faits dont je n'avais jamais eu connaissance. Or j'ai tendance à vous faire confiance pour ce qui est de la fiabilité des infos, et par ailleurs
je ne suis pas vraiment surpris, quand il s'agit de Mitterrand, de découvrir de temps en temps de nouvelles vilénies signées du grand homme…

La vénération d'une certaine "gauche" (incluant Mélenchon en effet) pour l'homme qui a trahi la gauche est certes une chose assez étrange, au moins à première vue.

Il y a cependant un point sur lequel je ne suis pas d'accord avec vous : je ne crois pas du tout que la société française ait "viré à droite" à partir de 1982 ou 83, comme vous semblez le suggérer.
Je crois bien plutôt que le gouvernement américain et ses alliés européens néolibéraux, pétris d'un anticommunisme totalement primaire (c'était Reagan à l'époque) étaient extrêmement inquiets de
voir monter en France une aspiration populaire à une forme de socialisme démocratique, rationnel et modéré. Vous savez comment leurs prédécesseurs, pourtant bien plus mesurés, en avaient usé dix
ans plus tôt avec le Chili… Et vous connaissez forcément cette phrase célèbre de Kissinger : “Je ne vois pas pourquoi nous devrions laisser un pays devenir marxiste simplement parce que sa
population est irresponsable”.

Il me semble que depuis 1945 et la révélation au grand jour des crimes industriels nazis, la démocratie à la sauce européenne est jugée dangereuse et non-viable par les dirigeants américains.
Lesquels considèrent que la seule forme de démocratie viable est désormais la leur, à savoir un bipartisme assez consensuel qui est très différent de ce que nous connaissions en Europe depuis le
19è siècle. Or, outre le nazisme, les gouvernements américains avaient identifié une autre forme de dérive possible de la démocratie façon vieille Europe : le communisme. Car la guerre froide avait
commencé, et il est bien sûr inutile de vous rappeler comment l'amalgame entre nazisme et communisme a été "popularisé" dès cette époque-là par des penseurs tels que Hannah Arendt. Du point de vue
des gouvernements américains, il semblait clair que les pays européens n'étaient plus dignes de vivre dans un système réellement démocratique. Ce qu'il fallait aux Européens (le Royaume-Uni étant
un cas à part), c'était une sorte de rééducation politique impliquant un outil de contrôle subreptice type CEE/UE et un alignement progressif sur les conceptions et pratiques politiques US.

A cet égard, je dois dire que les Américains avaient quelques raisons de raisonner ainsi : on ne peut quand même pas sérieusement nier que les Allemands aient élu Hitler, ni que l'Assemblée
nationale ait voté les pleins pouvoir à Pétain, ni que la France pétainiste se soit ensuite couchée devant le troisième Reich, jusqu'à collaborer ouvertement… ni bien sûr que les armées américaines
aient très fortement contribué à mettre fin aux crimes industriels perpétrés par les nazis (bien sûr De Gaulle faisait un peu tâche dans ce décor, c'était une sorte d'OVNI qui ne collait pas dans
le paysage ; résistant, mais pas communiste, mais pas trop anticommuniste non plus… les Américains ne savaient pas quoi en faire, à part essayer de l'écarter).

Cela ne m'empêche sûrement pas de penser que nous devons aujourd'hui nous libérer de ce protectorat américain, vu que de toute façon rien ne saurait jamais garantir définitivement la démocratie. Et
vu que par ailleurs je récuse totalement l'amalgame entre nazisme et communisme.

En France, en 1981, en tant que représentants de la vieille Europe, nous avons eu droit à un traitement de faveur : pas de coup d'Etat violent, il a suffi de faire jouer un mécanisme baptisé
"construction européenne", lequel ressemble bien plutôt à une forme inédite de protectorat américain. Mitterrand n'ayant pas de sympathie pour le socialisme, ni de sympathie pour la souveraineté
française, ni de sympathie pour autre chose que son propre pouvoir, a cédé bien volontiers semble-t-il.

Le traitement de faveur, en gros, c'est le suivant : on nous laisse notre liberté d'expression (et on connaît l'attachement des Américains à leur 1er amendement), mais le jeu politique est truqué
par des affidés. Tout ce qu'il nous reste à faire, dès ce moment-là, c'est d'attendre que ça se passe, puisque nous sommes en quelque sorte privés de droits politiques réels. Ne pas confondre
liberté d'expression et démocratie. La liberté d'expression n'est que l'une des conditions nécessaires de la démocratie. Mais ce n'est en aucun cas une condition suffisante…

A propos de la peine de mort, on entend souvent dire que sur ce sujet, Mitterrand avait l'opinion contre lui en 1981, et que par conséquent ce serait éventuellement la seule occasion en laquelle il
eût manifesté une véritable conviction. Mais vous ne semblez pas le croire…

“Comment un tel homme arrive à se faire élire ?", demandez-vous. Je propose deux explications (qui ne sont pas forcément suffisantes bien sûr) :
1/ Mitterrand était sournois, mais il était brillant et malin (dans tous les sens du terme). On ne peut pas lui enlever ça…
2/ Les Français ont fini par se désintéresser très largement de la (vraie) politique, et par renoncer ainsi à leurs droits politiques eux-mêmes. Mitterrand a profité de cet abandon collectif.

A votre attention et à celle de vos lecteurs, je poste un lien vers ce texte de Pierre Rimbert, que vous connaissez peut-être déjà, et qui concerne plus précisément les "politiques" économiques
menées par la "gauche" dans les années quatre-vingt :

http://www.monde-diplomatique.fr/2009/04/RIMBERT/17031


Descartes 11/01/2011 10:27



Vous évoquez dans votre billet un certain nombre de faits dont je n'avais jamais eu connaissance. Or j'ai tendance à vous faire confiance pour ce qui est de la fiabilité des infos, et par
ailleurs je ne suis pas vraiment surpris, quand il s'agit de Mitterrand, de découvrir de temps en temps de nouvelles vilénies signées du grand homme…


Et encore, je me suis tenu aux "vilénies" qui sont plus ou moins bien connues du public. On aurait pu encore broder sur des pages sur des sujets plus sombres. Comme par exemple, la proximité
entre Mitterrand et certains groupes d'extrême droite (la Cagoule, l'OAS...), ses contacts avec les services secrets, la tendance de certains de ses amis à mourir providentiellement lorsque les
juges les serraient de trop près (Bousquet, Pellat...).


La vénération d'une certaine "gauche" (incluant Mélenchon en effet) pour l'homme qui a trahi la gauche est certes une chose assez étrange, au moins à première vue.


On ne peut "trahir" un camp auquel on n'appartient pas. Mitterrand n'a jamais "trahi" la gauche. La gauche a choisi de se trahir elle même en votant un homme de droite. Quant à la vénération de
certains dirigeants de la gauche (incluant celle de Mélenchon), je pense qu'il y a deux explications. La première, c'est l'admiration sans bornes pour un "grand professionnel". Les ingénieurs
rendent hommage à celui qui parmi eux qui construit un grand ouvrage, les banquiers à celui des leurs qui gagne beaucoup d'argent. En quoi est-il étonnant que ceux qui ont fait de la conquête du
pouvoir leur but éprouvent de l'admiration pour le plus grand stratège politique français du XXème siècle ? Les professionnels admirent souvent la virtuosité technique en oubliant les buts au
service desquels cette virtuosité a été mise. La vénération de certains dirigeants pour Mitterrand donne la mesure de leur "professionnalisation" dans la conquête du pouvoir. Et de ce point de
vue, la position de Mélenchon m'inquiète.


La deuxième raison de cette vénération est un phénomène de génération. 1981 était pour beaucoup de ces gens-là la jeunesse, et un début de carrière brillant grâce au Grand Homme. Et les ivresses
de jeunesse ne s'oublient pas. Elles peuvent alimenter toute une vie.


Il y a cependant un point sur lequel je ne suis pas d'accord avec vous : je ne crois pas du tout que la société française ait "viré à droite" à partir de 1982 ou 83, comme vous semblez le
suggérer.


Ce n'est pas ce que j'ai dit. La société française a "viré à droite" bien avant. Pour moi, le véritable "virage à droite" a eu lieu au début des années 1970. C'est de là que date la prise de
pouvoir par les "libéraux-libertaires". Mais, première règle de la politique, le discours doit toujours être le contraire de la réalité. Quand on veut détruire une institution, il faut
toujours clamer hautement qu'on veut la sauver. Et lorsqu'on se prépare à mener une politique anti-populaire, vaut mieux afficher un engagement total envers la révolution prolétarienne.


Je crois bien plutôt que le gouvernement américain et ses alliés européens néolibéraux, pétris d'un anticommunisme totalement primaire (c'était Reagan à l'époque) étaient extrêmement inquiets
de voir monter en France une aspiration populaire à une forme de socialisme démocratique, rationnel et modéré.


Pas la peine d'aller chercher la conspiration de l'étranger. On n'avait pas besoin de Reagan et des américains pour faire de l'anticommunisme en France. L'anticommunisme des années 1981 (et il
faut relire les journaux de la période 1981-83 pour voir combien il était délirant) n'est que le prolongement de l'anticommunisme de mai 1968, avec souvent les mêmes acteurs aux commandes (voir
Libération sous Serge July, par exemple). Quant à "l'aspiration populaire à une forme de socialisme démocratique, rationnel et modéré", je demande à voir. L'avidité avec laquelle les classes
moyennes se sont jetées sur la bête, leur irresponsabilité, leur morgue (souviens toi du "vous avez juridiquement tort car vous êtes politiquement minoritaires") me fait penser qu'il y avait bien
plus de revanchisme et bien moins d'aspiration démocratique que tu sembles le croire.


Quant à votre long dévéloppement sur la politique américaine, il est à mon sens inutile d'aller chercher des "coupables" à l'extérieur. Plus dangereux que le "protectorat américain" est le
"protectorat" libéral-libertaire sur nos élites. Et celui-là, il ne vient pas de l'extérieur, il a poussé chez nous tout seul comme un grand.


A propos de la peine de mort, on entend souvent dire que sur ce sujet, Mitterrand avait l'opinion contre lui en 1981, et que par conséquent ce serait éventuellement la seule occasion en
laquelle il eût manifesté une véritable conviction. Mais vous ne semblez pas le croire…


Parce que je ne crois pas que Mitterrand ait eu la moindre conviction sur la question. Il l'a abondamment montré lorsque, ministre de la Justice, il eut à s'exprimer sur les recours en
grâce pendant la guerre d'Algérie. L'abolition de la peine de mort n'a rien à voir avec les convictions de Mitterrand. Je pense qu'il l'a fait pour deux raisons: d'abord, parce que même si les
français étaient globalement contre, la mesure lui permettait de s'attacher une couche sociale dont le pouvoir médiatique et économique est sans commune mesure avec sont poids électoral. Et
ensuite, pour une raison plus personnelle: c'était le combat de la vie de Robert Badinter. Et pour Mitterrand, Badinter "était un ami".



Inquiet 10/01/2011 19:36


Et bien voilà le vieil homme habillé pour la vie éternelle ! Sa capacité à passer d'un camp à l'autre en fonction des opportunités du moment me fait penser à beaucoup de personnalités politiques.
C'est pourquoi les leçons de morale venant de ces gens-là, ou des médias, ne me font ni chaud ni froid. Je trouve aussi qu'il serait temps que l'électeur de base prenne du recul face aux
"indignations" qui le plus souvent sont tout à fait circonstancielles et intéressées, et bien peu incarnées.

J'étais trop jeune pour m'intéresser à Miteux en 81 mais je me souviendrais toujours de la joie et de l'énorme enthousiasme que son élection a provoqué chez ses électeurs. Il faudrait qu'ils
s'intéressent à la politique d'une manière qui soit plus proche de la vérité...

Bien le bonsoir.


Descartes 11/01/2011 11:02



J'étais trop jeune pour m'intéresser à Miteux en 81 mais je me souviendrais toujours de la joie et de l'énorme enthousiasme que son élection a provoqué chez ses électeurs.


C'est vrai. Quelques moins d'ivresse que la France a payé de vingt-cinq ans de gueule de bois. Et ce n'est pas fini...